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Château de Vincennes

Château de Vincennes

Bois de Vincennes et Vincennes, Paris 12e

L'Envolée de l'Architecte

Le château de Vincennes, s'érigeant non sur la hauteur protectrice qu'un stratège aurait jugée évidente, mais sur un plateau calcaire en plaine, déroge d'emblée aux canons habituels de la fortification médiévale. Sa genèse même est un palimpseste, débutant au XIIe siècle comme un simple manoir royal, une résidence de villégiature pour Louis VII et Philippe Auguste, avant de se transformer, sous l'impulsion pragmatique de Philippe VI de Valois puis de Charles V, en une forteresse colossale, emblème de la puissance monarchique en Île-de-France. L'édifice, démesuré par sa dérivation du modeste manoir, s'articule autour d'une enceinte quadrangulaire de plus d'un kilomètre, flanquée de neuf tours massives de quarante-deux mètres de hauteur. L'intégration d'appartements au sein même de ces tours, dédaignant la simple adossement aux courtines, témoigne d'une recherche de confort au cœur même de la défense, signe distinctif de ces "résidences royales fortifiées" de la fin du Moyen Âge. Au centre de ce dédale minéral, le donjon, culminant à cinquante-deux mètres, se dresse comme une figure tutélaire. Cette tour maîtresse, conçue comme une place forte autonome, avec ses douves et ponts-levis dédiés, offrait non seulement une protection ultime au souverain, mais intégrait également des commodités étonnamment modernes pour l'époque, tels qu'un système d'évacuation des eaux usées par des tuyaux en plomb et même une "chambre des bains" dès le XIVe siècle, signe d'une domestication du faste en pleine martialité. La Sainte-Chapelle de Vincennes, dont la construction s'étira sur plus d'un siècle, maintes fois interrompue par les vicissitudes des règnes et les contraintes budgétaires, est un témoignage éloquent des ambitions religieuses et dynastiques de Charles V, désireux d'émuler la grandeur parisienne. Les ajouts ultérieurs, tels que les pavillons du Roi et de la Reine dessinés par Louis Le Vau au XVIIe siècle, révèlent une tentative d'alignement sur les canons classiques, interrompue abruptement par l'ascension de Versailles, qui, par son appétit insatiable de ressources, scella le destin de Vincennes comme résidence royale de second rang. Les appartements Louis XIV précoce, subsistant encore, sont de rares vestiges d'une splendeur inachevée. Son histoire postérieure fut celle d'une mutation fonctionnelle constante. De délaissée royale, la forteresse devint une prison d'État redoutée, accueillant des figures aussi illustres que le duc de Beaufort, Nicolas Fouquet, Voltaire, le marquis de Sade – dont les cinq années de détention à Vincennes précédèrent sa célèbre incarcération à la Bastille – et Mirabeau. Un curieux destin pour un lieu jadis voué aux plaisirs cynégétiques. Convertie en manufacture de porcelaine, puis en arsenal dès 1796, elle fut le théâtre de drames comme l'exécution du duc d'Enghien. La défense héroïque du général Daumesnil en 1814 et 1815 face aux coalisés, refusant de livrer le fort avec son bras de fer face aux Prussiens et aux Russes, est une page glorieuse, bien que souvent oubliée, de l'histoire du lieu. Au XIXe siècle, c'est Viollet-le-Duc qui apporta sa touche de restauration, consolidant ce que le temps et les conflits avaient altéré. Le château de Vincennes est donc bien plus qu'une simple forteresse ; c'est un condensé de l'histoire de France, un lieu où se sont mêlés pouvoir, incarcération, innovation technique et grandeur architecturale, aujourd'hui partagé entre le Ministère de la Culture et celui de la Défense, conservant précieusement le Service historique de la Défense. Un "plan Escale" présidentiel y serait même envisagé en cas de péril, signe que ce vieil édifice n'a pas tout à fait renoncé à sa fonction de refuge ultime.