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Église Saint-Martin de Labbeville

Église Saint-Martin de Labbeville

Labbeville

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Martin de Labbeville offre un édifiant exemple de l'architecture bâtie par sédimentation, un édifice où chaque siècle a laissé son empreinte, souvent au détriment d'une cohérence d'ensemble. Attestée dès 1066, sa nef, d'abord simple et unitaire, révèle encore aujourd'hui, par le désaxement de son arc triomphal, les hésitations d'un plan originel qui ne fut pas basilical. C'est au milieu du XIIe siècle que le gros œuvre se stabilise, marquant la transition entre le roman et le gothique, avec l'adjonction de bas-côtés – dont seul le septentrional subsiste – et l'érection d'un transept. L'intérieur, paradoxalement, conserve de remarquables témoignages de ces strates. La charpente lambrissée de la nef, datant du XVIe siècle, est une pièce maîtresse, une carène renversée dont les engoulants et les têtes sculptées offrent un contrepoint à l'apparente austérité des murs. Elle demeure une survivance précieuse, là où tant d'autres furent dissimulées sous des plâtres illusoires. Les grandes arcades du nord, en plein cintre et à double rouleau, soutenues par des colonnettes hexagonales aux chapiteaux romans – certains ornés de feuilles polylobées, d'autres de volutes – sont des vestiges authentiques et singuliers de cette période. Leur disposition, où une unique colonnette soutient le rouleau supérieur de deux arcades voisines, est d'une rare ingéniosité dans la région. Le chœur, articulé en plusieurs travées voûtées d'ogives, présente un kaléidoscope de profils et de supports. Si certaines ogives évoquent les formes amandes de l'art roman, d'autres, purement utilitaires, rappellent les constructions civiles. Les chapiteaux de palmettes d'acanthe du second doubleau intermédiaire sont d'une facture certaine, rescapés des enduits et des remaniements. Cependant, la croisée du transept a vu ses supports romans arasés et retaillés après la guerre de Cent Ans, adoptant alors des bases flamboyantes, signe d'une époque où l'économie primait sur la fidélité stylistique. Ce remaniement paupérisant, comme d'autres, révèle les compromis budgétaires d'une communauté. L'incendie de 1821 fut une césure brutale, annihilant le bas-côté sud et la base du clocher roman. Sa reconstruction en 1862 offrit à Labbeville un nouveau campanile, de facture si peu respectueuse de l'esthétique régionale que l'on ne peut que s'interroger sur l'intention de ses concepteurs. Ce clocher carré, habillé de bardeaux et coiffé d'un toit à la hache, dénote un éclectisme tardif, loin de la subtilité des premiers bâtisseurs. La façade occidentale elle-même raconte une histoire de transformations. Sa rosace, refaite dans les années 1980 dans un style néo-gothique rayonnant, masque une originalité qui fut altérée par un portail néo-classique, mutilé d'un arc en anse de panier et flanqué de colonnettes toscanes. L'ensemble est abrité sous un porche de 1811, qualifié par certains de style colonial, ajoutant une couche d'exotisme inattendu à ce modeste édifice rural. À l'extérieur, malgré les adjonctions et les murs enduits, quelques indices subsistent du passé roman : les contreforts plats du chevet, ornés d'une corniche à têtes de clous et de modillons parfois déchiffrables, ou ceux, similaires, du croisillon nord. Ces éléments, si modestes soient-ils, sont les derniers témoins d'une conception primitive plus sobre, aujourd'hui enclavée ou masquée par des constructions annexes. Parmi les éléments mobiliers, la statue de la Vierge à l'Enfant du XIVe siècle, en pierre polychrome, mérite une attention particulière. Sauvée de l'incendie de 1821 et restaurée en 1995, elle offre un exemple délicat de l'art maniériste de l'époque, avec le hanchement si caractéristique de la Vierge et les plis spiralés de son manteau. Cette œuvre, plus encore que l'architecture extérieure décousue, parle d'une continuité spirituelle et artistique. L'église Saint-Martin de Labbeville, inscrite aux monuments historiques depuis 1926, n'est donc pas un chef-d'œuvre monolithique, mais plutôt un curieux assemblage de périodes, d'influences et de réparations, un témoignage éloquent des vicissitudes et des volontés d'adaptation au fil des siècles. Elle se visite aujourd'hui comme un livre ouvert sur l'histoire locale, un lieu où les messes dominicales ne sont plus qu'occasionnelles, mais où chaque pierre murmure encore des histoires anciennes.