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Théâtre des Champs-Élysées

Théâtre des Champs-Élysées

13, 15 avenue Montaigne, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

Le Théâtre des Champs-Élysées, achevé en 1913, ne se contente pas d'être un précurseur stylistique de l'Art déco ; il constitue avant tout une proposition audacieuse, quasi didactique, en matière de construction. Initialement envisagé en acier, le projet a basculé sous l'influence d'Auguste Perret vers le béton armé, une innovation structurelle majeure pour une salle de spectacle à l'époque. Perret, qui devait plus tard prôner la vérité intrinsèque du béton nu, a ici tempéré son purisme. La façade, d'une sobriété monumentale, est revêtue de plaques de travertin, un choix qui confère à l'édifice une dignité classique tout en voilant l'ossature de béton qui, pourtant, demeure visible à l'intérieur par les quatre groupes de poteaux. On y voit un arrangement avec l'orthodoxie architecturale du temps, une concession pragmatique à l'esthétique ambiante plutôt qu'une célébration ostentatoire du nouveau matériau. L'enveloppe extérieure, d'une rigueur presque austère, cache une richesse intérieure foisonnante. Les bas-reliefs allégoriques de Bourdelle sur les arts en façade introduisent le visiteur à une profusion décorative où se déploient les fresques de Maurice Denis pour la coupole, les contributions de Vuillard et Roussel, et l'ingéniosité des luminaires de René Lalique. Le contraste entre cette façade contenue et une ornementation intérieure généreuse n'est pas sans intérêt, révélant la complexité de l'expression moderniste à ses débuts. L'édifice, en réalité un complexe de trois salles, témoigne d'une ingénierie spatiale astucieuse, capable d'imbriquer des fonctions distinctes sous un même toit. On notera, non sans une certaine ironie, la persistance d'un restaurant en son sommet dont l'existence administrative demeure encore aujourd'hui un charmant mystère. Ce lieu, d'une modernité revendiquée, fut le théâtre de chocs culturels mémorables. L'inauguration fut éclipsée par le légendaire scandale du « Sacre du printemps » de Stravinsky quelques semaines plus tard, dont le tumulte fut tel qu'il inscrit d'emblée le Théâtre des Champs-Élysées dans les annales de l'avant-garde. Près d'un demi-siècle après, la création de « Déserts » d'Edgard Varèse y provoqua un tollé comparable, consacrant le lieu comme un caisson de résonance pour les audaces musicales. Plus tard, en 1925, l'arrivée de Joséphine Baker et de la « Revue nègre » y bouscula les conventions avec une audace scénique qui laissa le public parisien partagé entre l'enthousiasme et l'indignation, confirmant sa réputation de catalyseur des passions. La survie de ce bastion culturel fut, elle, moins un exploit artistique qu'une affaire de contingences économiques, la Caisse des dépôts et consignations ayant dû intervenir en 1970 pour assurer sa pérennité. Les rénovations successives, notamment l'installation d'une machinerie scénique hydraulique novatrice, attestent d'une volonté constante d'adapter ce monument à l'efficacité contemporaine, sans compromettre son statut de témoin privilégié des évolutions de l'art et de l'architecture du XXe siècle.