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Théâtre du Garde-Chasse

Théâtre du Garde-Chasse

2 avenue Waldeck-Rousseau, Les Lilas

L'Envolée de l'Architecte

Le Théâtre du Garde-Chasse, aux Lilas, offre d'emblée une énigme sémantique. Loin d'être une simple enceinte dédiée aux muses, cet édifice érigé en 1902 par Léopold Bevière s'avère être un agglomérat fonctionnel, un condensé de services municipaux. Cette polyvalence, mariant la mairie à une salle des fêtes et deux écoles, est symptomatique de l'ambition civique et de la rationalisation des équipements publics qui caractérisaient la Troisième République. Le toponyme, par sa référence théâtrale, agit presque comme une synecdoque un peu facétieuse pour un ensemble dont la vocation est si éminemment profane et administrative. L'architecte Bevière, pour établir ce complexe sur l'ancien jardin de l'écrivain Paul de Kock – une transition éloquente du bucolique au civique –, a puisé dans un répertoire formel éprouvé, voire convenu. L'évocation du Grand Trianon comme source d'inspiration est, à cet égard, des plus révélatrices. On y perçoit une volonté d'emprunter la dignité classique, l'ordonnancement rigoureux des façades néo-classiques, sans toutefois atteindre la souveraine légèreté ou la finesse de détail du modèle royal. La façade principale, s'ouvrant sur un parc triangulaire, affiche un certain hiératisme, une composition régulière qui, malgré une noble simplicité, peine à dissimuler une certaine aridité propre aux contraintes budgétaires et fonctionnelles d'une commune de la petite couronne parisienne de l'époque. Le cœur battant de cet ensemble réside sans doute dans sa salle des fêtes, laquelle fut, à sa construction, la plus vaste de la couronne parisienne – une prétention dimensionnelle qui signale l'orgueil légitime d'une municipalité en pleine expansion. C'est ici que l'édifice révèle sa véritable ambition ornementale. Les décors, l'œuvre du peintre Victor Tardieu, témoignent d'une audacieuse inspiration : celle de Giambattista Tiepolo. Transposer l'illusionnisme baroque vénitien, ses ciels ouverts et ses figures allégoriques, dans un espace républicain dédié aux bals et aux assemblées, relève d'une aspiration à la magnificence, un souffle vénitien transposé dans les fastes civiques. Tardieu, qui fut plus tard le fondateur de l'École des Beaux-Arts d'Indochine, y démontre une maîtrise certaine des grandes compositions narratives, cherchant à élever l'âme citoyenne par un art qui n'aurait rien à envier aux palais, même si les matériaux et les moyens devaient être ajustés à la réalité d'une commande publique. Cette salle polyvalente, accueillant aujourd'hui théâtre, cinéma et concerts, a su conserver sa vocation originelle de lieu de rassemblement, démontrant une adaptabilité fonctionnelle remarquable. L'inscription de l'intérieur de la salle des fêtes au titre des monuments historiques en 1990 est révélatrice. Elle salue la qualité d'une ornementation spécifique, le programme iconographique de Tardieu, davantage que la synthèse architecturale globale de l'ensemble. Cette distinction souligne une vision de la préservation qui privilégie souvent le détail artistique, la peinture murale, parfois au détriment d'une lecture plus holistique de l'édifice comme expression de son temps. Le Théâtre du Garde-Chasse reste ainsi un témoignage éloquent des compromis, des aspirations et des stratégies architecturales de la Troisième République, entre grandeur empruntée et pragmatisme fonctionnel.