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Maison de Montaigne

Maison de Montaigne

23 rue de la Rousselle, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'observation de cette demeure bordelaise, sise rue de la Rousselle, révèle d'emblée une stratification historique des plus intrigantes. Ce qui se présente aujourd'hui comme une façade du dix-huitième siècle, relativement discrète, dissimule derrière son appareillage classique les vestiges d'une structure bien plus ancienne, remontant au quinzième siècle. C'est là une pratique architecturale courante dans les villes historiques, où le désir de modernité ou l'évolution des goûts a souvent conduit à habiller des bâtis médiévaux d'un nouvel épiderme, conservant la substance sans en afficher l'âge véritable. La famille de Montaigne, dont l'illustre Michel naquit en ces murs en mille cinq cent trente-trois, possédait déjà au début du seizième siècle un ensemble significatif de logis et d'entrepôts dans ce quartier. Cela témoigne d'une implantation urbaine où la résidence se mêlait souvent à l'activité commerciale, les propriétés jouant un double rôle, domestique et fonctionnel. Michel de Montaigne y vécut des moments clés de son existence, son mariage en mille cinq cent soixante-cinq, et des périodes importantes de sa charge de maire de Bordeaux entre mille cinq cent quatre-vingt-un et mille cinq cent quatre-vingt-cinq. Le bâtiment que nous voyons n'est donc pas seulement une maison, mais un fragment tangible de son quotidien, bien loin de la tour de son château où il se retira pour rédiger ses Essais. Derrière cette façade composite, l'intérieur révèle un vaste local dont le fond est marqué par une arcade murée, indice probable d'anciennes ouvertures ou passages, modifiés au fil du temps. Dans une pièce à l'étage, les poutres de plafond subsistent, attestant de la robustesse de l'ancienne charpente. Une cheminée à faux manteau y figure, son traitement suggérant une imitation des modèles plus nobles, peut-être une adaptation économique ou stylistique. L'angle de cette pièce ménageait jadis l'accès à une tourelle d'escalier, dont la porte est coiffée d'un élégant arc ogival à remplage gothique, un détail qui trahit sans conteste l'origine médiévale de cette partie de l'édifice. La tourelle elle-même, de forme polygonale, n'est plus visible de l'extérieur qu'à partir du premier étage, ayant vraisemblablement perdu son escalier intérieur au gré des aménagements successifs. C'est une perte fonctionnelle et visuelle qui obscurcit quelque peu la compréhension du volume initial. Plus remarquable encore est l'oratoire qui subsiste en face de cette tourelle. Cet espace de dévotion privé, avec sa voûte d'ogive quadripartite et sa clef pendante, s'ouvre sur la cour intérieure par un grand arc dont la composition est des plus soignées : une alternance de claveaux lisses en calcaire blanc et de claveaux vermiculés en pierre grise. Cet agencement chromatique et textuel des matériaux apporte une touche de raffinement certain à ce lieu intime. La cour, autrefois bordée de locaux servant probablement d'entrepôts, souligne à nouveau la vocation mixte de la propriété. L'ensemble, inscrit aux monuments historiques en mille neuf cent quatre-vingt-onze, n'est pas un chef-d'œuvre architectural d'éclat, mais plutôt un témoin discret et persistant de la vie urbaine d'un homme illustre. Il s'agit d'un édifice pétri de ces compromis financiers et de ces évolutions fonctionnelles qui caractérisent si bien l'architecture domestique ancienne, un millefeuille de pierres et d'histoires à déchiffrer. C'est dans cette persistance des strates, sous le regard souvent indifférent des passants, que réside l'intérêt véritable de cette maison.