19 rue des Abbesses, Paris 18e
À l'ombre bienveillante et somme toute convenue des monuments parisiens, l'église Saint-Jean de Montmartre, souvent nommée Saint-Jean l'Évangéliste, se dresse comme un témoignage paradoxal de l'innovation structurelle dissimulée sous les atours d'une facture plus conciliante. Construite entre 1894 et 1904 par Anatole de Baudot, ancien élève de Viollet-le-Duc et architecte résolument tourné vers l'avenir, cet édifice ne fut pas sans susciter une vive polémique, une audace technique dont la légèreté apparente ne manqua pas de heurter les esprits conservateurs de l'époque. On ne peut en effet ignorer sa singularité : elle est la première église en ciment armé, un matériau alors embryonnaire, dont la mise en œuvre selon le système de l'ingénieur Paul Cottancin permit des prouesses inédites. Des murs porteurs d'une minceur jugée insolente, des planchers de sept centimètres d'épaisseur seulement, pour des piliers s'élevant à vingt-cinq mètres avec un diamètre de cinquante centimètres : voilà qui défiait les conventions et les règlements d'urbanisme. Ce qui était perçu comme une déraison par les instances administratives et religieuses de l'époque, allant jusqu'à ordonner une démolition, n'était en réalité qu'une manifestation avant-gardiste des possibilités du nouveau matériau. L'anecdote retient la démonstration d'Anatole de Baudot et du curé Sobeaux : recréer des éléments de la structure dans le jardin de l'église, devant un parterre d'experts médusés, afin de prouver la solidité de leur ouvrage. Une astuce fort éclairante, qui permit, in extremis, la reprise d'un chantier interrompu, et la survie de ce qui allait devenir un jalon de l'architecture moderne. Extérieurement, l'édifice, revêtu de briques et d'une profusion de céramiques architecturales signées Alexandre Bigot – grès flammés et pastillés – évoque un Art nouveau somme toute assez sage, presque une coquetterie qui dissimule la véritable audace de sa charpente. C'est là une forme de discrète hétérodoxie, une structure révolutionnaire habillée d'une esthétique plus familière. À l'intérieur, la basilique à trois nefs adopte un plan traditionnel, mais les voûtes en béton armé, par un habile subterfuge, imitent les nervures des cathédrales gothiques, comme pour rassurer le fidèle sur la pérennité de l'institution malgré les mutations technologiques. Les grandes verrières de la nef, œuvre de Jac Galland d'après les cartons d'Ernest-Pascal Blanchard, participent de cette même sensibilité Art nouveau, tandis que les 48 vitraux des nefs latérales, offerts durant la Grande Guerre, racontent les litanies de la Vierge, conférant à la lumière une dimension narrative. Le maître-autel et le tympan, sculptés par Pierre Roche, s'inscrivent également dans le style 1900, montrant une cohérence décorative. Quant à l'orgue, un Cavaillé-Coll de 1875 transféré et remanié, son histoire témoigne de la vie continue du lieu, entre splendeur passée et récents efforts de restauration. En somme, Saint-Jean de Montmartre demeure une curiosité architecturale, un manifeste de l'ingéniosité technique de son temps, dont la réception mitigée initiale a cédé la place à une reconnaissance méritée en tant que Monument Historique, prouvant que même les compromis esthétiques peuvent servir la cause de la modernité.