28 rue Ernest-Renan, Bordeaux
La Maison de Paul Berthelot, sise à Bordeaux, offre d'emblée une leçon d'architecture en contraste. Elle se dissimule derrière une façade rue d'une retenue presque monacale, tandis qu'elle déploie, côté jardin, une exubérance formelle et une transparence audacieuse. Cette dualité, fruit d'une intervention majeure orchestrée par Paul Berthelot entre 1899 et 1908 avec l'architecte Albert Tournier, révèle une intention claire : ne pas rompre avec le tissu urbain environnant tout en affirmant, dans l'intimité du jardin, une personnalité artistique affirmée, à la croisée de l'Art Nouveau finissant et d'un Art Déco naissant. Côté rue, l'édifice s'élève sur trois niveaux, dont le rez-de-chaussée se distingue par une stéréotomie marquée, un refend de maçonnerie horizontal structurant ses assises, et un bossage qui se prolonge, quoique plus parcimonieusement, aux étages supérieurs. Deux fenêtres encadrent une porte d'entrée discrètement ornée d'une feuille d'acanthe, motif répété sur les consoles du balcon du premier étage. Ce niveau intermédiaire s'anime d'une ferronnerie raffinée, dessinant un balcon central et des garde-corps latéraux, rehaussés de décors végétaux. La fenêtre de la salle de bains, au-dessus de l'accès principal, se distingue par des vitraux, touches subtiles d'un art décoratif naissant. Au dernier étage, les balustrades remplacent les fers forgés, et les guirlandes végétales succèdent aux feuilles d'acanthe, tandis qu'un tympan arqué et d'autres balustrades parachèvent la composition sommitale. L'ensemble évoque une élégance discrète, une dignité bourgeoise qui ne cherche pas l'éclat mais la permanence. Le revers de cette médaille architecturale est une surprise. La façade sur jardin se présente presque entièrement vitrée, baignée de lumière et ouverte sur la nature. Ses deux niveaux supérieurs arborent des bow-windows généreux, dont les verrières sont des œuvres de l'atelier Jean-Léon Delmas, véritables paravents de lumière aux motifs colorés. Des frises de céramiques polychromes scandent horizontalement chaque étage, apportant une vivacité chromatique et une plasticité qui contrastent singulièrement avec la sobriété de la rue. Ce dialogue entre le plein de la façade urbaine et le vide transparent de la façade jardin témoigne d'une recherche d'équilibre entre l'ancrage dans la cité et l'ouverture sur un univers plus intime et esthétisant, révélateur des aspirations du propriétaire, Paul Berthelot, homme de lettres et critique d'art éclairé. L'agencement intérieur révèle une maison pensée pour la réception, où les pièces communes et de représentation — salons, dont un singulier salon chinois inspiré du voyage de Berthelot à l'Exposition de Hanoï, et la salle à manger — occupent le niveau jardin. Les étages supérieurs, quant à eux, abritent les espaces plus privés : cabinet de travail, billard, et les chambres. Au cœur de cette disposition, l'escalier, œuvre majeure en pierre pour ses marches et en bois et métal pour sa rampe, s'élance depuis le sous-sol jusqu'au deuxième étage, couronné d'une verrière zénithale qui inonde de lumière cet axe central. Ce puits de lumière vertical est orné de fresques d'Émile Brunet datant de 1908, des figures féminines à peine drapées évoluant dans un paysage de ruines et de nature, une évocation de l'idéal symboliste cher à l'époque. On y décèle même, sous les peintures actuelles, des traces d'une imitation marbre, indice des choix décoratifs successifs. Les intérieurs sont un véritable écrin pour l'art décoratif. Félix Carme a signé les panneaux floraux du couloir d'entrée, représentant les quatre saisons, ainsi qu'une grande toile, L'Été, dans le salon, glorifiant une nature généreuse. Émile Brunet, au-delà de l'escalier, a enrichi le salon d'accueil de médaillons et d'un manteau de cheminée orné de putti. Ces collaborations artistiques, avec les verreries de Delmas et les décors céramiques, créent une atmosphère où l'Art Nouveau déploie ses volutes et ses thèmes naturels avec une certaine retenue, loin des excès que l'on pouvait observer. L'intégration de plantes en pots de zinc dans le grand salon accentuait ce désir de faire pénétrer la nature à l'intérieur, principe fondamental de ce courant artistique. L'ensemble du mobilier d'origine, s'il a depuis trouvé refuge auprès de la ville, témoigne de la cohérence du parti pris décoratif. C'est finalement cette maison, inscrite au titre des monuments historiques, qui est aujourd'hui le témoignage d'une époque et du goût éclairé d'un commanditaire singulier, qui sut marier la discrétion urbaine à une splendeur intérieure plus intime.