Place de la Major, Marseille
L'ancienne cathédrale de la Major, à Marseille, s'impose non pas comme une œuvre monolithique, mais comme une superposition d'époques, une stratigraphie architecturale dont la lecture exige un certain déchiffrement. Son emplacement, dès le Ve siècle, sur une acropole romaine, témoigne de la persistance des centres de pouvoir, même lorsqu'ils se voilent sous de nouvelles identités religieuses. La ville portuaire, ouverte sur la Méditerranée orientale, accueillit le christianisme précocement, comme en attestent des épitaphes du IIe siècle et la présence d'un évêque dès 314. Ce n'est qu'au début du Ve siècle, avec l'évêque Proculus, que l'on suppose l'édification d'une première cathédrale, positionnée stratégiquement à l'ouest de la ville antique, près de la Porta Gallica. Les vestiges de son baptistère, redécouverts fortuitement lors des travaux de la nouvelle cathédrale au XIXe siècle, révélèrent une ampleur remarquable pour la Provence, avec un diamètre intérieur de vingt-deux mètres. Il fut donc un édifice de prestige, non une simple construction utilitaire. Cependant, les soubresauts du haut Moyen Âge, entre invasions wisigothiques, sarrasines et franques, entraînèrent une récession urbaine. La ville se replia sur elle-même, et le siège épiscopal dut connaître une période de fortune diverse, sans doute relégué à des sanctuaires plus modestes. Il fallut attendre la fin du Xe siècle, sous l'épiscopat des Pons, pour voir la Major rétablie, puis reconstruite au XIIe siècle. De cette époque date l'édifice roman que nous contemplons aujourd'hui, fragment d'une grandeur passée, élaboré en pierre rose de La Couronne. Son plan en croix latine, classique pour l'époque, déploie un chœur à abside et absidioles, flanqué de bas-côtés. La voûte en berceau, surmontée d'une coupole octogonale sur trompes à la croisée du transept, et le cul-de-four semi-circulaire de l'abside heptagonale, illustrent les canons de l'architecture romane provençale, empreinte d'une rigueur formelle et d'une sobre majesté. Un clocher fut ajouté au XIVe siècle, venant ponctuer la silhouette austère de l'ensemble. L'intérieur, malgré les vicissitudes, recelait des trésors d'une sophistication certaine. L'autel de saint Lazare, exécuté en marbre de Carrare par Francesco Laurana à la fin du XVe siècle, introduit à Marseille l'élégance de la Renaissance italienne, par l'arcature jumelée de son croisillon nord. Non loin, une Déposition de Croix en faïence, attribuée à l'atelier de Luca della Robbia, confirme cette précocité des influences transalpines. L'histoire veut que les lambris et la chaire du chœur furent épargnés de la furie révolutionnaire en 1794, rachetés par un armateur italien qui les fit transférer à la basilique San Nicolo en Ligurie, un exemple salutaire de mécénat privé face à la destruction. Le destin de la Vieille Major bascula en 1852 avec le projet de la nouvelle cathédrale. Sa destruction partielle fut décrétée. Louis Napoléon Bonaparte posa la première pierre de la bâtisse voisine, scellant la relégation de l'ancienne. Ce n'est qu'après un début de démolition, et sous la pression de la Société française pour la conservation des monuments et d'une opinion publique alertée, que le chœur et une seule travée furent miraculeusement épargnés. Une ironie cruelle du sort, transformant un monument historique en simple vestige, une sorte de relique de lui-même, avant même que la nouvelle splendeur ne soit achevée. Désaffectée du culte dans les années 1950, puis soumise aux contraintes du tunnel de la Major, elle connut une période de fragilité, ses murs soutenus par de lourds étais de bois. Les travaux récents, révélant des fondations quasi inexistantes et un sol d'assise défaillant, témoignent des compromis constructifs passés. La mise en place de tirants et l'injection de renforts dans le sol sont le prix à payer pour assurer la pérennité de ce fragment historique, classé monument historique dès 1840, qui persiste, solitaire et digne, face à l'opulence éclectique de sa jeune voisine. Elle demeure une sentinelle silencieuse d'un passé complexe, une preuve tangible de l'évolution urbaine et des choix successifs.