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Hôtel Beauvau

Hôtel Beauvau

Place Beauvau Rue Cambacérès 11 rue des Saussaies, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Beauvau, aujourd'hui siège du ministère de l'Intérieur, n'est pas tant une entité architecturale homogène qu'un agrégat de strates historiques et fonctionnelles. Édifié à la fin du XVIIIe siècle, sur un ancien marais ayant appartenu au jardinier Le Nôtre – une ironie spatiale certaine –, cet hôtel particulier est le fruit d'une commande passée par Charles-Juste de Beauvau-Craon, Maréchal de France et ministre, à Nicolas Le Camus de Mézières. L'œuvre de Le Camus de Mézières, théoricien de l'architecture, est identifiable par cette ordonnance classique du gros œuvre, un péristyle dorique encadré de pavillons d'entrée à arcades, annonçant une certaine monumentalité sans outrance, propre à l'esprit de l'époque qui cherchait à concilier grandeur et mesure. Le bâtiment, achevé vers 1770, affichait une composition sobre, un rez-de-chaussée et deux étages carrés avec des combles, respectant les codes de l'hôtel parisien de distinction. Sa façade sobre dissimulait peut-être des velléités intérieures plus audacieuses, comme le suggèrent les écrits de l'architecte sur l'analogie entre l'architecture et les sensations. Le destin post-révolutionnaire de l'hôtel fut moins linéaire que celui de son plan. Après le décès du maréchal et les vicissitudes financières de la Révolution, l'édifice connut une période de relative déliquescence, se transformant même en un éphémère hôtel commercial, le « Prince de Galles », avant de revenir dans l'escarcelle de personnages publics, tel le général Dupont de l'Étang. C'est l'acquisition par le banquier Ernest André en 1856 qui marqua le retour à l'opulence, avec une restauration luxueuse menée par l'architecte Jean-Baptiste Pigny. L'État en fit l'acquisition en 1859, y installant, dans un intermède cocasse et tout napoléonien, un éphémère ministre de l'Algérie et des Colonies, le fantasque « Plon-Plon », cousin de l'Empereur. L'affectation au ministère de l'Intérieur en 1861, en provenance de l'hôtel de Rothelin-Charolais, signait son inscription durable dans le paysage politique, le rapprochant judicieusement du palais de l'Élysée. L'intérieur, tel que nous le connaissons aujourd'hui, est le résultat de ces successives réappropriations. Les grilles monumentales, commandées par Ernest André et réalisées par le serrurier Roy, remplacèrent un portique de pierre, matérialisant une fonction de protection accrue. L'escalier d'honneur de 1859, œuvre de Coquet et Laurent, en marbre rouge, témoigne de la volonté de solennité de l'époque. Les salons ministériels conservent l'empreinte des styles passés : une pendule Louis XVI dans le salon du ministre, un bureau de style Empire, réalisé par les élèves de l'École impériale d'arts et métiers, que l'on attribue – à tort ou à raison, l'histoire a ses arrangements – à l'archichancelier Cambacérès. La salle des fêtes, ajoutée en 1900 par Édouard Paulin, financée par les crédits de l'Exposition Universelle, offre un contraste de grandeur fin de siècle avec ses tapisseries monumentales, copies du sacre de Charles X. Une curiosité de l'institution réside dans sa galerie des portraits, où figurent, sans exception notable, tous les ministres de l'Intérieur, y compris ceux du régime de Vichy, témoignage d'une continuité étatique qui peut, selon l'observateur, surprendre ou interroger. Enfin, l'aménagement plus contemporain, tel le Hall George-Sand, est un hommage à une figure littéraire certes liée au ministère mais ayant officié rue de Grenelle, soulignant cette propension de l'institution à s'approprier les mémoires. On notera, non sans une certaine ironie, que les cinéastes, lorsqu'ils cherchent à dépeindre le faste ministériel, n'hésitent pas à délocaliser le décor, comme pour le film *Hibernatus* qui utilisa les services de l'Hôtel de ville de Versailles, preuve que l'imaginaire peut se passer de la stricte vérité matérielle.