Place Rodesse, Bordeaux
Le décret de 1810, par son rétablissement du monopole d'État sur le tabac, fut l'impulsion majeure à l'édification de cette Manufacture des tabacs de Bordeaux. Érigée en 1825, cette usine se présentait comme une nécessité pragmatique plus que comme une déclaration architecturale. Sa monumentalité, mentionnée à juste titre, n'était pas celle de l'ornementation ou de la virtuosité formelle, mais bien celle de la fonction et de la capacité de production. On y discernait l'esprit du temps, où l'esthétique industrielle naissante privilégiait une robustesse sans fard, des volumes imposants destinés à abriter des processus complexes, des ateliers de fermentation aux séchoirs. La pierre ou la brique, matériaux endurants, formaient des façades rythmées par une multitude de fenêtres, souvent de facture simple, dont la seule vocation était d'inonder de lumière naturelle les espaces de travail, où près de six cents ouvrières confectionnaient, des décennies durant, cigares et poudres. Ce fut, pour son époque, un employeur féminin d'une envergure significative, témoignant d'une phase de l'industrialisation où les femmes constituaient une part essentielle, bien que souvent sous-valorisée, de la main-d'œuvre. L'architecture de ce type de manufacture, souvent attribuée à des ingénieurs plus qu'à des maîtres d'œuvre au sens artistique, se caractérise par une logique interne rigoureuse, où chaque volume, chaque ouverture, chaque circulation répondait à une exigence de flux et d'efficacité de la chaîne de production du tabac. Le plein des murs, porteur et isolant, y dominait, ponctuant des vides réguliers, créant une séquence répétitive mais cohérente, à l'image des gestes des ouvrières. Son démantèlement en 1987, après plus d'un siècle et demi d'activité, marqua la fin d'une époque, celle d'une économie monopolistique et d'une industrie lourde urbaine. La réhabilitation en maison de retraite, bien que surprenante, n'est pas sans intérêt. Elle révèle la capacité d'adaptation de ces grandes structures. Il est toujours piquant de voir un lieu de labeur intense, aux effluves persistantes de tabac, se transformer en havre de repos. Cela pose la question de la mémoire des lieux et de la réappropriation des volumes. Le gigantisme, autrefois au service de la production et de la richesse de l'État, sert désormais le confort de ses résidents, offrant, par l'ampleur de ses espaces et la solidité de sa construction d'antan, une quiétude inattendue.