
4 boulevard de Strasbourg 11 rue du Faubourg-Saint-Martin, Paris 10e
L'édifice du 4, boulevard de Strasbourg, connu aujourd'hui sous l'appellation sobre de Théâtre libre, incarne avec une certaine éloquence les métamorphoses inhérentes au spectacle parisien, oscillant entre l'ambition architecturale et les impératifs commerciaux. Initialement conçu par Charles Duval en six mois à peine – une célérité qui en dit long sur les méthodes de construction de l'époque – et inauguré en 1858, le lieu se voulait sans doute l'expression d'un certain luxe. Pourtant, cette opulence initiale fut sa perte, menant à une faillite précoce. Ce fut l'entrepreneur Lorge, en 1862, qui, par une intervention des plus pragmatiques, en redessina le destin. La suppression de la corbeille, élément traditionnel de ségrégation spatiale dans les salles de spectacle, au profit d'une configuration plus ouverte et la fin du renouvellement obligatoire des consommations, n'était pas qu'une simple modification structurelle ; elle signait l'avènement démocratique du café-concert, offrant un accès plus direct et moins contraint à la scène. C'est dans ce contexte de popularisation que des figures comme Thérésa firent leurs débuts, et que la chanson « Le Temps des cerises », œuvre d'une pérennité remarquable, fut créée par Antoine Renard en 1868, ancrant le lieu dans une mémoire collective insoupçonnée pour un simple café-concert. L'évolution se poursuit : en 1893, M. Allemand pare l'entrée d'une marquise métallique à double coupole, un ornement typique de l'esthétique Belle Époque, signalant l'établissement au public avec un faste nouveau, presque ostentatoire. Cette façade d'apparat reflète l'âge d'or du music-hall, où des célébrités comme Yvette Guilbert, Mistinguett et le truculent Dranem firent les beaux jours de l'Eldorado, transformé en haut lieu du divertissement populaire. Mais l'architecture, comme la société, est sujette aux ruptures. En 1932, Pierre Dubreuil, architecte du grand écran, orchestre une reconstruction intégrale. Il ne s'agit plus de simple rénovation, mais d'une table rase, remplaçant l'âme du café-concert par une salle de cinéma de 2000 places, un temple à la gloire du septième art, qui imposait sa monumentalité et sa vision moderne, souvent Art Déco, du spectacle de masse. C'est d'ailleurs à cette incarnation des années 30, et non à l'œuvre originelle de Duval, qu'une partie du bâtiment doit son inscription aux Monuments historiques en 1981 et le label « Patrimoine du XXe siècle », une ironie douce-amère quant à la notion de conservation historique dans un Paris en perpétuelle mutation. Les décennies suivantes ne firent qu'accentuer cette vocation à la transformation. Après la fermeture du cinéma en 1981, le lieu retrouve une affectation théâtrale et lyrique, subit de nouvelles rénovations en 1994, change de nom pour « Comédia », puis, dans une succession d'acquisitions et de mésaventures – dont un effondrement de plafond en 2011, rappel brutal de la vulnérabilité intrinsèque à ces structures vieillissantes – il est renommé Théâtre libre en 2017. L'Eldorado demeure ainsi un palimpseste architectural, une succession de strates où chaque époque a laissé son empreinte, souvent en effaçant celle qui la précédait, témoignant avec une certaine mélancolie de la fugacité des modes et de la résilience nécessaire des murs pour traverser les époques.