
56, allée de la Robertsau, Strasbourg
L'Allée de la Robertsau, à Strasbourg, offre un aperçu éloquent des expressions architecturales de la Neustadt, une période où l'identité urbaine se redéfinissait avec une certaine audace. Au numéro vingt-six, se dresse un immeuble dont le style, qualifié d'historicisant, puise avec plus ou moins de bonheur dans le répertoire du baroque allemand et du classicisme français. Commandité initialement en mil neuf cent cinq à Frantz Lütke et Heinrich Backes, sa réalisation fut finalement confiée à Emil Widmann en mil neuf cent neuf, une substitution qui, parfois, trahit un compromis entre l'intention et l'exécution, ou du moins une réinterprétation de la commande initiale. L'intérêt notable réside ici dans un ascenseur panoramique en verre, mû par l'électricité, une audace technologique installée dès mil neuf cent dix. Cet élément, inséré dans un écrin aux façades d'une retenue classique, presque académique, crée une dissonance, une intrusion du progrès industriel au cœur d'une composition résolument tournée vers le passé. C'est un mariage curieux entre une aspiration à l'héritage formel et la reconnaissance inévitable de la modernité. Les façades, les toitures, le vestibule, la cage d'escalier et cet ascenseur singulier sont, à juste titre, inscrits au titre des monuments historiques depuis deux mille neuf. Quelques numéros plus loin, au cinquante-six, se déploie une esthétique tout autre : celle de l'Art nouveau. Élevé entre mil neuf cent deux et mil neuf cent quatre par les mêmes Frantz Lütke et Heinrich Backes, mais cette fois-ci pour le compte du maître boulanger Georges Cromer – d'où son appellation courante d'hôtel Cromer – l'édifice révèle un langage formel organique. Ici, les lignes sinueuses, les motifs floraux stylisés et l'intégration des arts décoratifs rompent avec la rigidité néo-classique ou la surcharge baroque. La façade, avec ses courbes fluides et son ornementation naturaliste, affirme une volonté d'émancipation face aux styles historicisants. Elle cherche à exprimer une nouvelle vitalité, une harmonie entre structure et décor, souvent au prix d'une certaine exubérance qui ne manquait pas de surprendre, voire de dérouter les contemporains habitués aux compositions plus ordonnées. Cette façade et ses toitures bénéficient d'une inscription au titre des monuments historiques depuis mil neuf cent soixante-quinze. Ces deux bâtiments, bien que voisins, illustrent la coexistence et la tension entre des visions architecturales divergentes à l'aube du vingtième siècle. L'un, en s'appuyant sur les canons établis tout en y intégrant discrètement la modernité technique, l'autre, en s'aventurant dans un vocabulaire formel inédit, témoignent de la richesse et de la complexité des débats esthétiques qui animaient alors la création architecturale. Ils sont les marqueurs d'une époque où Strasbourg, sous l'égide impériale allemande, était un véritable laboratoire urbain, offrant un terrain fertile à l'expérimentation stylistique, entre la commémoration d'un passé fantasmé et l'élan vers une modernité encore balbutiante.