35 rue Edmond-Rostand, Marseille
Le Couvent Saint-Lazare de Marseille, dit des Dominicains, s'offre à l'observateur comme un assemblage complexe, moins un projet unifié qu'une stratification de volontés et de contingences. Initialement érigé par Pierre Bossan en 1868, conjointement à l'église Notre-Dame-du-Rosaire, ce complexe illustre la persévérance d'un ordre au travers des vicissitudes historiques. Les Frères Prêcheurs, établis dès 1225 à la périphérie de la ville, furent contraints à des déménagements successifs, leurs premières implantations disparaissant sous les assauts militaires ou les décrets révolutionnaires. La seconde église conventuelle, dédiée à l'Annonciation, ne subsiste aujourd'hui que sous les traits de Saint-Cannat, vestige d'une présence ancienne. C'est à partir de 1862 que les Dominicains entreprennent leur troisième réinstallation, une œuvre ambitieuse, financée notamment par l'opulence discrète d'une voisine, Anne Rosine Noilly-Prat, et portée par le dynamisme du père Hyacinthe-Marie Cormier. Ce projet, premier de la nouvelle Province de Toulouse, devait incarner son esprit. Bossan, architecte aux conceptions fortes, en dessina les plans. L'exécution, cependant, se révéla fragmentée. Si l'église fut achevée en 1878, le couvent lui-même n'atteignit jamais du vivant de Bossan la plénitude de son tracé. L'ensemble, finalement érigé sous la direction de Joannis Rey, disciple de Bossan, présente une fidélité inégale au dessein initial. Seule l'aile Est, terminée en 1888, épouse avec rigueur le parti pris de Bossan. Les extensions ultérieures, telles l'aile Ouest dans les années trente, et l'aile Sud, parachevée seulement en 2010, confèrent à l'ensemble une chronologie décousue. Il en résulte une sorte de cohérence posthume, réalisée bien après l'impulsion originelle, mais qui a eu le mérite de préserver la fonction première de cet édifice, un fait rare pour les créations religieuses de Bossan. Au-delà de sa matérialité architecturale, le couvent fut le théâtre d'épisodes marquants. Durant la Seconde Guerre mondiale, sous l'égide du père Réginald de Parseval, les Dominicains, bien que initialement indulgents envers le régime de Vichy, évoluèrent rapidement vers une résistance active. Ils dissimulèrent des dizaines de personnes persécutées, notamment des Juifs évadés du camp des Milles, utilisant les souterrains et l'ingéniosité d'un réseau discret. Le parloir du couvent fut le lieu d'une rencontre historique en décembre 1941, où le père Joseph-Marie Perrin présenta Simone Weil à Marie-Louise David, figure du réseau Témoignage chrétien. Cet engagement valut au père Perrin la reconnaissance de Juste parmi les Nations en 1999, une plaque commémorative en témoigne aujourd'hui. L'achèvement du cloître en 2004, dans le respect du style de Bossan, marque l'aboutissement tardif d'une vision. Ce couvent, inscrit aux monuments historiques en 1995 pour son église et sa crypte, représente ainsi un curieux exemple d'une architecture qui, malgré une gestation prolongée et des interruptions forcées, a su conserver et même redéfinir son identité fonctionnelle et spirituelle au fil des époques.