4, 6 rue Montorcier Montferrand, Clermont-Ferrand
Il est singulier qu'un édifice, au demeurant composite et profondément remanié, tire son nom et sa notoriété d'un fragment décoratif, témoignage d'une strate chronologique précise. La Maison d'Adam et Ève, à Clermont-Ferrand, n'est pas tant une unité homogène qu'une sédimentation de temps, une superposition de fonctions et d'esthétiques architecturales, jalonné du XIIIe au XXe siècle. L'observation initiale révèle une fragmentation manifeste. Du corps de bâtiment originel du début du XIIIe siècle, donnant sur la rue Montorcier, ne subsiste qu'une façade, un masque urbain derrière lequel le volume intérieur s'est évaporé, cédant la place à un vide. Ce vestige, pourtant, raconte une histoire : ses arcades en plein-cintre murées, en écho à la Chantrerie voisine, ses baies supérieures, elles aussi aveuglées puis repercées de croisées au début du XVIe siècle, dénotent une constante adaptation. L'œil averti y décèle la modénature romane originelle, altérée par des interventions plus tardives, créant un palimpseste où chaque strate révèle un usage, une mode, une nécessité. Les corbeaux de pierre et l'embrasure d'une porte, seuls témoins matériels de l'intérieur disparu, sont les fantômes d'une disposition spatiale dont seule une fresque fragmentée, sagement déposée et marouflée, conserve une trace picturale. Le second corps, édifié au début du XVIe siècle sur la rue Sainte-Marie, apparaît plus stable dans sa composition. Élevé sur des caves voûtées dont la profondeur témoigne d'une ambition structurelle, il abrite deux étages d'habitation et un comble, signe d'une fonctionnalité résidentielle affirmée. Le pivot central, et sans doute le plus emblématique de cet ensemble hétéroclite, est la tourelle d'escalier. Sa construction, contemporaine du second corps, matérialise une articulation essentielle entre les deux volumes disparates. Réalisée en pierre de Volvic, taillée et appareillée avec une rigueur toute auvergnate, cette tourelle abrite un escalier à vis et se prolonge en galeries voûtées en berceau, desservant les étages avec une certaine fluidité. C'est sur la balustrade pleine de la galerie du premier étage que se déploie le haut-relief qui donna son nom à l'édifice : la scène de la Chute. Adam et Ève, déjà couverts de la feuille de vigne pudique, dénoncent le tentateur. Le serpent, ici représenté avec une tête humaine – une iconographie courante mais non universelle de la fin du Moyen Âge, que l'on retrouve jusqu'à Notre-Dame de Paris ou chez Van der Goes – s'enroule autour du pommier. Sous cet arbre de la connaissance, un écu, discrètement suspendu, affiche les armoiries des familles Mazuer et Souchon, révélant la dimension sociale et marchande de l'édifice, une assertion de lignage et de réussite au sein du tissu urbain. L'histoire du lieu éclaire sa nature. Le corps le plus ancien, loin des conjectures sur une « loge des marchands », est désormais identifié comme une maison clunisienne typique du XIIe siècle – un modèle d'habitation urbaine mêlant activités économiques au rez-de-chaussée et logement aux étages, une configuration médiévale commune mais ici particulièrement bien documentée par son évolution. La copropriété, statut courant jusqu'à la fin du XIXe siècle, puis le passage à une propriété unique, sont des marqueurs de l'évolution des structures foncières urbaines. Le destin de cette Maison d'Adam et Ève, classée Monument Historique en 1924, alors que son corps principal avait déjà été amputé – comme en témoigne une photographie antérieure à 1924 mais postérieure au milieu du XIXe siècle –, est celui d'une survie partielle. Sa conservation, malgré l'érosion du temps et les destructions partielles, est le signe d'une reconnaissance tardive de sa valeur patrimoniale. Ironie du sort ou continuité symbolique, l'édifice accueille aujourd'hui un cabinet d'architecture, confiant son avenir à ceux qui façonnent l'espace, prolongeant ainsi sa propre histoire de transformations et d'adaptations.