Place Jules-Guesde, Marseille
L'Arc de Triomphe de la Porte d'Aix, bien plus qu'un simple monument, se présente comme un témoin singulier des intermittences de l'histoire et des caprices politiques. Conçu initialement en 1784, non sans une certaine parcimonie des édiles marseillais, pour célébrer la paix après l'indépendance américaine et honorer Louis XVI, ce projet sommeilla jusqu'à la Restauration. Il fut ensuite ressuscité en 1823, avec une ambition renouvelée mais une dédicace modifiée, afin de glorifier la campagne du Duc d'Angoulême en Espagne. Cette dualité originelle marque déjà l'édifice d'une ambivalence fondamentale, le destinant à une perpétuelle réinterprétation de son propos. L'architecte Michel-Robert Penchaud, sous l'égide duquel la première pierre fut posée en 1825, s'inspira visiblement des canons romains, notamment l'Arc de Titus, pour sa composition néo-classique, caractérisée par une austérité de lignes et une monumentalité classique. La construction, pourtant, fut un chemin semé d'embûches et de retards, achevée sous Louis-Philippe Ier par Charles Frédéric Chassériau en 1837. Ce laps de temps, durant lequel les régimes se succédèrent avec une certaine vélocité, imposa une réorientation drastique du programme iconographique. Ce qui devait être une ode au duc d'Angoulême devint, par une pirouette historique, une célébration plus générale des vertus militaires et de victoires emblématiques, qu'elles soient républicaines comme Fleurus et Héliopolis sculptées par David d'Angers, ou impériales telles que Marengo et Austerlitz par Jules Ramey. Une contorsion subtile pour s'adapter aux vents dominants. L'édifice, avec son unique arcade, ses tympans ornés de Renommées et ses bas-reliefs narratifs détaillés, est une œuvre représentative de son époque. Pourtant, les ambitions sculpturales d'origine, prévoyant huit statues sur l'attique incarnant des vertus cardinales telles que le dévouement ou la prudence, se heurtèrent à la dure réalité des matériaux. La pierre choisie, d'une friabilité notoire, conduisit à la dégradation progressive des figures. En 1921, des réparations hâtives en ciment armé ne purent empêcher, quelques décennies plus tard, la chute spectaculaire de plusieurs têtes sur la voie publique. Une chute qui, d'une certaine manière, symbolise l'éphémérité de la gloire que le monument entendait célébrer. Le contexte urbain de l'arc est tout aussi éloquent. Érigé à l'emplacement de l'ancienne porte d'Aix, ce monument, censé structurer l'entrée de la ville, vit son environnement brutalement altéré au XXe siècle. L'arrivée de l'autoroute A7 en 1971 éventra littéralement la place Jules Guesde, transformant un espace qui se voulait ordonné en un terrain vague, une cicatrice urbaine dont les travaux récents de détournement tentent, non sans difficulté, de panser les plaies. L'anecdote de Gaëtan Cantini, le maçon italien père du futur philanthrope marseillais, chargé d'évacuer les déblais de l'ancien aqueduc, offre un clin d'œil à l'histoire des bâtisseurs modestes derrière les grands projets. L'inauguration en grande pompe, le 1er mai 1837, fut un jour de faste éphémère, bien loin des vicissitudes futures. Cet arc, malgré sa stature imposante, fut en somme un monument aux identités multiples, constamment en quête de sens, un reflet des incertitudes politiques et de la confrontation perpétuelle entre l'idéal architectural et la rudesse du temps et de la pierre.