
Gare de Lyon, Paris 12e
Érigé pour l'Exposition Universelle de 1900, contemporain du Grand Palais et du Pont Alexandre-III, le Buffet de la Gare de Lyon, rebaptisé plus tard Le Train bleu, n'est pas un simple lieu de restauration, mais un manifeste architectural de la Compagnie PLM, et par extension, de l'ambition de la Belle Époque. Conçu par Marius Toudoire, cet édifice se dresse, avec une certaine grandiloquence, au premier étage de la gare, invitant le voyageur à une ascension par un escalier à double révolution, prélude à un spectacle plus qu'à un simple repas. L'intérieur, d'un style néo-baroque frôlant l'exubérance, est un véritable palimpseste visuel. Avec ses huit mètres sous plafond, le volume est vaste, mais chaque surface est saturée d'une ornementation pléthorique. Dorures, moulures, stucs luxuriants, boiseries ciselées et mobiliers d'apparat rivalisent d'éclat. Ce n'est pas tant une dialectique du plein et du vide qu'une célébration du plein par le plein, où le regard ne trouve guère de répit. Les cuisines, astucieusement logées dans les combles, acheminaient leurs mets par de modernes monte-charges électriques, un détail technique qui souligne l'ingéniosité de l'époque, soucieuse d'allier faste et fonctionnalité. Le véritable tour de force réside dans l'intégration d'une galerie de 41 vastes peintures décoratives, véritable programme iconographique dédié aux étapes desservies par la PLM et aux événements de 1900. On y découvre des œuvres d'artistes en vogue tels que François Flameng, Guillaume Debufe, Gaston Casimir Saint-Pierre, Albert Maignan, Henri Gervex ou Jean-Baptiste Olive. Ces fresques, célébrant Paris, Lyon, Marseille, la Côte d'Azur ou le Mont-Blanc, transforment le buffet en une sorte de diorama national, une publicité grandiose pour les destinations de la compagnie. La présence des portraits de Sarah Bernhardt ou d'Edmond Rostand dans la peinture d'Orange par Maignan ancre le lieu dans la mythologie culturelle de son temps, fusionnant l'art, le voyage et la célébrité. Si son opulence fut de mise, son destin faillit être moins glorieux. C'est à André Malraux, en 1966, que l'on doit le salut de cette relique, une démarche qui le classa ensuite aux Monuments Historiques. Ce geste, parfois perçu comme une reconnaissance tardive, sacralisait la valeur patrimoniale d'un lieu initialement conçu pour le transit rapide et la consommation. Son nouveau nom en 1963, 'Le Train bleu', en hommage au mythique express, achève de mythifier un espace initialement plus prosaïque. Le curieux paradoxe de ce monument réside souvent dans l'écart entre sa magnificence visuelle et sa réputation culinaire fluctuante. Longtemps épinglé par la critique gastronomique, Le Train bleu a supporté le poids d'un décor grandiose contrastant avec des assiettes jugées 'tristounettes' et des tarifs 'exorbitants'. Cette disjonction entre l'écrin et le contenu soulève une question persistante : l'architecture peut-elle suffire à justifier une expérience ? Fort heureusement, l'arrivée de la Maison Rostang en 2018 a insufflé un souffle nouveau, tentant de réconcilier le spectacle visuel avec une promesse gustative à la hauteur du lieu. La rénovation de 2014, si elle modernisa les cuisines et restaura les décors 'à l'identique', n'hésita pas à mettre à l'encan du mobilier d'époque, rappelant que même la préservation peut être un exercice sélectif, parfois au détriment de l'authenticité matérielle. Malgré ces vicissitudes, Le Train bleu demeure un lieu emblématique, immortalisé par le cinéma et fréquenté par une pléiade de personnalités, de Coco Chanel à Salvador Dalí. C'est moins un restaurant qu'un décor vivant, une capsule temporelle où l'on peut encore ressentir l'esprit d'une époque révolue, celle où le voyage en train était synonyme de faste et d'aventure, et où même le buffet de gare se devait d'être une œuvre d'art.