Entre la rue des Bouchers et la rue de la Baignerie, Lille
L'Ancien canal de la Baignerie, relique topographique plus qu'édifice monumental, incarne avec une certaine éloquence le destin éphémère de l'infrastructure urbaine. Il ne s'agissait pas tant d'une œuvre architecturale au sens sculptural, mais d'une artère hydraulique, façonnant le tissu lillois dès le début du XVe siècle, peu après l'incorporation de la paroisse Sainte-Catherine. Sa singularité réside dans sa nature originelle, un segment du lit historique de la Deûle, transformé et canalisé lors de la troisième extension de la ville, un processus pragmatique plutôt qu'esthétique. Les ingénieurs de l'époque, soucieux d'étendre la cité, ne se préoccupaient guère de la pérennité formelle de ces aménagements. Ce canal, initialement une simple dérivation des fossés de l'enceinte de 1280, entrait dans la ville près de l'ancienne Tour des Fouans, témoignant d'une époque où l'eau définissait les limites et les accès. Il se prolongeait en une véritable toile hydrologique, articulant le réseau de canaux lillois, du Pont-de-Weppes à celui de la Monnaie, alimentant des moulins et contournant même la motte féodale où s'érige aujourd'hui la Cathédrale Notre-Dame-de-la-Treille. Une extension au XVIIe siècle, vers la grille Saint-Catherine, démontra sa flexibilité fonctionnelle, même si les plans de Vauban, postérieurs, ne retinrent pas sa modification substantielle. Son existence, intimement liée à la vie économique et quotidienne, devint paradoxalement sa propre condamnation. Au XIXe siècle, les canaux, jadis sources de prospérité et voies de communication, se muèrent en réceptacles de la modernité industrielle, charriant immondices et détritus. Le canal de la Baignerie, avec son fameux Trou peu net près du Pont d’Amour, illustre parfaitement cette déchéance hygiénique. La décision de son remblaiement en 1912 fut moins une perte romantique qu'une nécessité sanitaire pressante, un compromis dicté par la salubrité publique face aux émanations nauséabondes et aux risques épidémiques. Ce n'est qu'en 1993 qu'un court tronçon, vestige muet de cette artère disparue, fut inscrit au titre des monuments historiques, entre la rue de la Baignerie et la rue des Bouchers. Cette protection tardive n'embrasse pas l'eau qu'il contenait, mais la parcelle vide qu'il a laissée, et un ensemble de maisons du XVIIIe siècle qui le bordaient jadis. Ces édifices, du 4 rue de la Baignerie au 40 rue des Bouchers, deviennent les seuls témoins tangibles d'un espace où le liquide dessinait la ville. L'on y perçoit, non plus l'écoulement vital, mais l'empreinte d'une absence, une architecture de l'invisible, où le plein des constructions adjacentes ne fait que souligner le vide enterré de l'ancienne voie d'eau, aujourd'hui symboliquement desservie par la station de métro Rihour, une ironie de l'histoire des transports urbains.