119 rue du Faubourg-Saint-Martin 68 boulevard de Strasbourg 68 boulevard de Magenta, Paris 10e
L'église Saint-Laurent, sise sur l'antique axe romain reliant Senlis à Orléans, témoigne d'une obstination remarquable de l'implantation depuis la fin du Ve siècle. Cet édifice, élevé hors des murs de Paris, était à l'origine un modeste monastère accueillant les pèlerins, défiant les incendies rapportés par l'histoire anonyme de saint Lubin en 547, et les crues de la Seine que mentionne Grégoire de Tours. Pillée et détruite par les Normands en 885, elle renaît de ses cendres, attestant d'une résilience architecturale. C'est au XVe siècle que s'élabore la structure gothique flamboyante actuelle, dont le chœur, consacré en 1429, conserve encore les voûtes à pénétration et un déambulatoire orné de clefs sculptées, reflets d'une époque où le gothique, loin de s'éteindre, s'autorisait encore des exubérances. Mais le XVIIe siècle introduisit une rupture stylistique notable : alors que l'édifice restait inachevé, la décision fut prise d'une façade classicisante, posée comme un masque sur un corps à l'esprit divergent. Une audace initiée par Charlotte-Marguerite de Montmorency en 1621. Dans une facétie chronologique des plus singulières, les voûtes de la nef et du transept furent achevées dans le style gothique flamboyant en plein Grand Siècle (1655-1659), un siècle et demi après son apogée. Un compromis sans doute dicté par le pragmatisme économique, préférant la continuité structurelle à l'orthodoxie stylistique alors en vogue. Le chœur, sous la houlette supposée d'Antoine Le Pautre ou de François Blondel, subit également une mise au goût du jour, s'habillant de pilastres corinthiens et d'un retable monumental en forme d'arc de triomphe, tentant de voiler les aspérités médiévales sous un placage de l'ordre classique. Les turbulences révolutionnaires ne l'épargnèrent point, l'église se voyant tour à tour Temple de la Raison, puis de l'Hymen et de la Fidélité, ou de la Vieillesse, avatars fonctionnels des humeurs du temps. Mais la plus radicale des mutations intervint sous le Second Empire. L'édifice, désormais mal aligné par l'audace haussmannienne des boulevards de Strasbourg et de Magenta, fut amputé de sa façade classique du XVIIe. L'architecte Simon-Claude Constant-Dufeux fut alors chargé, entre 1863 et 1867, de reconstruire une nouvelle proue néogothique flamboyante, ornée de sculptures et d'une flèche en plomb, tentant de restituer une "authenticité" médiévale par des moyens du XIXe siècle. Ironie du sort, cette façade, se voulant fidèle à un passé idéalisé, devint elle-même une strate d'interprétation. L'intérieur révèle un palimpseste d'interventions artistiques : des vitraux des années 1840 d'Ernest Lami de Nozan cohabitent avec les réalisations de Lusson et Lefèvre (1874), Champigneulle (1887), puis Pierre Gaudin et Stanisław Eleszkiewicz (1939-1955), chaque époque y déposant sa vision chromatique. Le grand orgue lui-même, depuis les frères Ducastel en 1685 jusqu'aux restaurations contemporaines de Jean Renaud, est une stratification d'époques, chaque génération de facteurs y ayant apposé sa marque sonore. Cet édifice a vu défiler des figures aussi diverses que Vincent de Paul et Louise de Marillac, la sulfureuse Comtesse du Barry qui y unit son destin en 1768, ou Victor Schœlcher, ainsi qu'il abrite le caveau de la famille Sanson, bourreaux de Paris. L'église Saint-Laurent n'est pas tant un monument d'une seule époque qu'un réceptacle où les âges se sont superposés, se sont parfois contredits, mais toujours adaptés, offrant un tableau riche, bien que parfois décousu, de l'évolution architecturale parisienne et de ses perpétuels compromis face aux nécessités urbaines et aux désirs esthétiques changeants.