13 place Delille Place d'Espagne, Clermont-Ferrand
L'on observe, à Clermont-Ferrand, un témoignage éloquent de la persistance de l'éclectisme au début du XXe siècle, et des caprices éclairés qui pouvaient alors présider à la commande architecturale. La pharmacie Gros, née du désir singulier de son propriétaire, Léon Gros – un apothicaire visiblement épris d'égyptomanie dès 1921 – offre une façade dont l'exotisme se déploie sans retenue sur le tissu urbain, comme une incongruité savoureuse. Loin de la sobriété annonciatrice du modernisme, elle s'inscrit dans une tendance où l'ornementation était encore reine. Louis Jarrier, l'architecte chargé de concrétiser cette vision, a su orchestrer une relecture de l'architecture nilotique, non sans une certaine liberté d'interprétation caractéristique de l'époque. Loin de toute tentative d'érudition archéologique stricte, l'œuvre relève davantage du pastiche habile, de la stylisation des motifs emblématiques. Les pylônes se miniaturisent, les frises s'ornent de lotus et de papyrus stylisés, et l'iconographie emprunte sans vergogne au vocabulaire formel de l'Égypte ancienne pour constituer un décorum à la fois reconnaissable et adapté à une fonction éminemment commerciale. La contribution des mosaïstes Gentil et Bourdet fut, à cet égard, déterminante. Le choix de la mosaïque, médium permettant une grande richesse chromatique et une finesse de détail, confère à cette « devanture » – et à son « retour » sur la façade de la place d'Espagne – une matérialité vibrante. Cette peau architecturale, richement ornementée, constitue un épiderme qui signale l'établissement avec une ostentation délibérée. La dialectique entre le plein des motifs décoratifs et le vide des baies vitrées, si elle est résolument au service de l'exposition marchande, n'en demeure pas moins une audace formelle, une tentative de concilier l'ancestral et le prosaïque du commerce. Il convient de rappeler que cette commande s'inscrit dans une période de forte égyptomanie, exacerbée par les découvertes archéologiques de l'époque – la célébrité mondiale du tombeau de Toutankhamon en 1922 n'était pas encore pleinement établie, mais l'attrait pour l'Orient ancien était déjà palpable. Cette façade est donc aussi un artefact culturel, un écho lointain des expéditions et des fascinations de l'Occident pour des civilisations passées. L'inscription de cette devanture au titre des monuments historiques en 2016 est une reconnaissance posthume de son intérêt patrimonial. Au-delà de l'anecdote stylistique, elle témoigne de la vitalité de l'art décoratif appliqué à l'architecture urbaine et de la capacité de l'architecte à transformer une commande spécifique en une pièce d'identité urbaine, certes singulière, mais non dénuée d'une certaine ingéniosité décorative.