1, quai des Bateliers, Strasbourg
Bien peu d'édifices peuvent se targuer d'une continuité d'usage aussi remarquable que l'Hôtel du Corbeau, dont les premières pierres d'une hostellerie furent posées dès le XIVe siècle à Strasbourg. Cet ensemble, initialement connu sous le nom alémanique Zum Rabe dès 1528, incarne une certaine permanence au cœur du tissu urbain strasbourgeois. Il ne s'agit point ici d'une œuvre unitaire dictée par une volonté architecturale singulière, mais plutôt d'une agrégation organique de bâtis, façonnée par les siècles et les nécessités successives. La structure s'organise autour d'une succession de cours étroites, s'étirant sur une centaine de mètres, offrant une profondeur insoupçonnée depuis le quai des Bateliers. Cette disposition, bien que fruit d'évolutions diverses, confère à l'ensemble une cohésion pittoresque où le bâti en pierre et en pans de bois côtoie des ajouts plus contemporains. L'histoire de cette auberge est jalonnée de passages illustres : le duc de Bavière en 1570, le général suédois Gustaf Horn en 1632, Turenne en 1647, ou encore Frédéric II de Prusse, incognito, en 1740. Ces figures témoignent de l'importance de l'établissement comme halte privilégiée sur les routes européennes, capable d'accueillir non seulement ses hôtes mais aussi les équipages et la poste aux chevaux, fonction qu'il assuma pleinement aux XVIIIe et XIXe siècles, sans nécessiter d'adaptations majeures de ses vastes communs déjà conçus pour le mouvement. La Révolution industrielle marqua une rupture décisive dans son destin. En 1854, l'hostellerie ferme ses portes, cédant la place aux ateliers de vitraux Ott. Ce changement radical entraîna une transformation fonctionnelle des lieux. Les anciennes écuries et remises virent l'installation de fours, de forges, et de vastes verrières orientées au nord, spécifiquement conçues pour l'assemblage et la peinture des vitraux, témoignant d'une ingéniosité adaptative. Une activité de passementerie s'y ajouta, accentuant le caractère artisanal et industriel de la cour. Acquis par la ville de Strasbourg à la fin du XXe siècle, après une période d'occupation par des laboratoires médicaux, l'ensemble a fait l'objet d'une restauration significative. Les travaux, s'appuyant sur les plans reliefs de 1725 et 1836, ont cherché à retrouver l'esprit de l'édifice originel tout en l'adaptant à sa nouvelle vocation : un hôtel quatre étoiles et un restaurant gastronomique. Cette démarche illustre une approche contemporaine de la conservation du patrimoine, où l'histoire du lieu est valorisée pour soutenir une nouvelle vie économique. Le classement des façades, toitures et du puits au titre des monuments historiques dès les années 1930 atteste de la reconnaissance précoce de sa valeur, bien avant sa réhabilitation actuelle. La Cour du Corbeau se présente ainsi non comme un simple vestige, mais comme une entité vivante, dont la complexité et la diversité architecturale racontent une part essentielle de l'évolution urbaine strasbourgeoise.