47 rue de Varenne, Paris 7e
L’hôtel de la Rochefoucauld-Doudeauville, sis rue de Varenne, offre une stratification architecturale typiquement parisienne, où l'histoire se décline en couches successives, souvent plus pragmatiques que poétiques. Initialement érigé en 1732 par Jean-Sylvain Cartaud pour un secrétaire du Roi, Gérard Heusch de Janvry, cet hôtel particulier s'inscrivait dans la tradition des résidences urbaines discrètes mais élégantes du XVIIIe siècle, sur un terrain dont le bail emphytéotique de quarante-cinq ans trahit déjà une certaine précarité foncière. Le bâtiment, dans son dessin originel, participait à cette grammaire classique et équilibrée, privilégiant la fonctionnalité raffinée à l'ostentation. Ses façades de cette époque, aujourd'hui en grande partie masquées, devaient respirer la sobriété Louis XV, avec des jeux de pleins et de vides mesurés, caractéristiques de l'époque. Après une succession d'occupants illustres ou fortunés – du prince de Lorraine à l'archevêque de Boisgelin, en passant par un rédacteur du Code Civil – l'hôtel échut, par mariage et héritage, à la puissante famille de La Rochefoucauld. C'est à la fin du XIXe siècle, sous l'impulsion du duc de Bisaccia, Sosthène de La Rochefoucauld, qu'il connut une transformation d’une ampleur considérable. L'architecte Henri Parent, alors en vogue pour ses chantiers de restauration et ses constructions exubérantes pour une clientèle fortunée, fut chargé d'opérer cette métamorphose. Le résultat fut une surélévation audacieuse du premier étage, le remaniement quasi complet des façades sur cour et jardin, et la réfection intégrale du comble, altérant ainsi la silhouette et les proportions initiales de l’édifice. Ce fut une opération de lifting ambitieuse, reflet des goûts éclectiques et souvent historicisants de la bourgeoisie d'affaires et de l'aristocratie resurgissante de la fin du Second Empire et du début de la Troisième République. L'intérieur devint alors un manifeste d’un certain *grand goût* de l’époque. Un escalier monumental en placage de marbres polychromes, dont l'inspiration versaillaise se voulait un hommage appuyé, voire un pastiche habile, à la grandeur monarchique, fut édifié. La tenture des Gobelins, narrant l'Histoire d'Esther, traditionnellement offerte par Louis XV à l'empereur de Chine et acquise par le duc après le sac du Palais d'Été, témoigne d'une démarche d'appropriation culturelle des plus fascinantes, mêlant histoire diplomatique et butin de guerre. De même, des boiseries majestueuses provenant du château de Bercy furent remontées au premier étage, recyclant le faste d'une demeure promise à la démolition pour orner une autre. Seul le grand salon a conservé ses boiseries d'origine, de style Rocaille, ultime et fragile témoin de la première vie de l'hôtel. La création d’une chapelle, d’un jardin d’hiver, et de vastes infrastructures pour les équipages et les chevaux traduisent l’ambition d’un mode de vie somptueux. Depuis 1938, l'hôtel, échangé contre le palais Farnèse à Rome, abrite l'Ambassade d'Italie. Cette nouvelle vocation entraîna des aménagements décoratifs supplémentaires, notamment la salle à manger et le théâtre, réalisés par Adolfo Loewi dans un *goût* XVIIIe siècle italien. Ces décors, intégrant des éléments anciens comme un plafond et des panneaux de Francesco Guardi du Palazzo Mocenigo de Venise, confirment la perpétuation d'une stratégie de réemploi et de pastiche, créant une sédimentation stylistique où chaque époque a laissé son empreinte, parfois harmonieusement, parfois avec une certaine dissonance. L’édifice est ainsi devenu un palimpseste, où l’œil averti discerne les strates d'une histoire parisienne faite de fortunes, de bouleversements et d'une incessante quête de représentation.