Voir sur la carte interactive
Hôtel Lamolère

Hôtel Lamolère

5 place Jean-Jaurès 2 rue Esprit-des-Lois, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

Une opération immobilière d'envergure, dictée par la nécessité de financer un équipement public, le Grand-Théâtre, à travers la cession de terrains royaux, voilà le substrat de l'Hôtel Lamolère à Bordeaux. L'architecte Victor Louis, plus gestionnaire qu'idéaliste dans cette entreprise, conçut l'Îlot Louis, une composition urbaine où l'uniformité des façades primait, garantissant un prestige commercial autant qu'esthétique. L'hôtel, érigé entre 1775 et 1778, s'inscrit dans cette vision réglée, présentant une façade néo-classique, typique de la sobriété du style Louis XVI. Le rez-de-chaussée, orné de lignes de refend allégeant le bossage, contraste avec l'étage noble, ceint d'un balcon filant dont le garde-corps répète un dessin clair, conférant à l'ensemble une élégance plus graphique que sculpturale. C'est l'expression d'un ordre, d'une mesure, où la rigueur structurelle l'emporte sur l'exubérance décorative. Le commanditaire, Jean-Baptiste de Lamolère, incarnait cette fortune coloniale, bâtie sur les plantations et le travail forcé à Saint-Domingue. Son acquisition d'une charge anoblissante et d'un emplacement de choix dans ce nouvel îlot aristocratique de Bordeaux témoigne d'une ascension sociale financée par un système d'exploitation que l'histoire, depuis, a pris soin de démasquer. L'anecdote du recouvrement de créance par Louis, peu après l'achèvement en 1778, révèle les contingences matérielles qui animaient même les plus grandes entreprises architecturales. La Révolution, balayant les certitudes de l'Ancien Régime, transforma radicalement le destin de l'édifice. Lamolère, considéré comme émigré, vit son hôtel saisi comme bien national, acquis pour une poignée d'assignats dépréciés avant d'être revendu contre or, illustrant la spéculation effrénée de l'époque. Devenu hôtel garni, sous l'appellation d'hôtel de Fumel, il connut les fastes d'une clientèle de passage. Parmi ses hôtes illustres, on compte le général Murat en 1802, le général Junot en 1805, et même la sagace Johanna Schopenhauer avec son jeune fils Arthur en 1804. La peintre Élisabeth Vigée Le Brun, qui s'y attarda en 1820, dépeignait avec lyrisme son ravissement devant la rade du Port de la Lune, une « féerie » de vaisseaux et de barques, soulignant l'emplacement privilégié de la demeure, son ouverture sur un tableau vivant qui contrastait avec la solennité de ses façades. L'intérieur, malgré les remaniements successifs au gré des changements de propriétaires et d'affectation – de résidence privée à hôtel garni, puis siège de banque – conserve des éléments de son décor originel : un escalier monumental dont la rampe en fer forgé témoigne d'un savoir-faire artisanal raffiné du XVIIIe siècle, ainsi que des boiseries précieuses dans certains salons. Ces vestiges sont désormais inscrits aux monuments historiques, préservant le souvenir d'une élégance passée. Aujourd'hui siège de services régionaux, l'édifice, fusionné avec l'hôtel Raby voisin, témoigne d'une adaptabilité pragmatique, accueillant des fonctions administratives et culturelles, ouvrant au public un centre de ressources et une salle d'exposition. Il s'offre ainsi comme un espace de transmission, bien loin des ambitions premières de son commanditaire et des péripéties de son histoire.