Voir sur la carte interactive
Musée Jacquemart-André

Musée Jacquemart-André

158, 158bis boulevard Haussmann, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

L'hôtel Jacquemart-André, dressé avec une certaine gravité au 158, boulevard Haussmann, offre une lecture éloquente des aspirations de la haute bourgeoisie du Second Empire. Il ne s'agit pas ici d'une architecture d'avant-garde, mais plutôt d'une synthèse accomplie, et somme toute prudente, des codes classiques revisités pour le faste nouveau. La façade sur le boulevard, juchée sur un soubassement à refends seulement percé de deux portes cochères, déploie un rythme de pilastres encadrant un avant-corps central arrondi. L'inspiration, visiblement tirée du Petit Trianon, atteste d'une nostalgie monarchique élégamment assimilée par la bourgeoisie d'affaires. L'édifice se révèle pleinement dans la cour d'honneur : un mur en hémicycle d'arcatures aveugles, où transparaît l'ancienne fonction logistique des écuries pour quatorze chevaux et des remises pour treize voitures, signale l'échelle d'une fortune peu soucieuse de discrétion. La façade principale sur cette cour, avec ses baies en plein cintre et ses quatre colonnes ioniques, encadre un escalier d'apparat, gardé par des lions assis et d'imposants lampadaires. Il convient de noter, presque comme un trait d'humour dans cette solennité, la présence d'une vaste fenêtre d'atelier de peintre coiffée d'un fronton triangulaire, une concession fonctionnelle à la vocation artistique de Nélie Jacquemart, insérée dans un corps de bâtiment autrement plus formel. Édouard André, héritier d'une fortune colossale bâtie sous le Second Empire, et son épouse Nélie, artiste-peintre érudite, conçurent cette demeure, édifiée entre 1869 et 1875 par Henri Parent, comme un écrin dévolu aux réceptions et à l'exposition d'une collection d'art méticuleusement assemblée. Cette approche, où l'architecture devient le cadre et le révélateur d'une vie de collectionneur, le rapproche d'autres « musées-maisons » tels que la Frick Collection ou le Musée Nissim-de-Camondo. L'aménagement initial des lieux, préservé avec un soin presque archéologique, offre aujourd'hui un témoignage intact de cette esthétique de l'accrochage privé, où l'intimité du collectionneur se mêle à la monumentalité de l'œuvre. Le couple ne se contenta pas d'acquérir, il façonna le goût : Édouard André présida l'Union centrale des arts décoratifs et racheta la *Gazette des Beaux-Arts*, une plateforme d'influence considérable. Nélie, quant à elle, orienta une part significative de leurs acquisitions vers la peinture italienne, des primitifs aux maîtres de la Renaissance, y consacrant une expertise remarquable qui distingue aujourd'hui la collection. Après la disparition d'Édouard, ce fut Nélie qui mena à bien le legs à l'Institut de France en 1912, posant la condition *sine qua non* de son ouverture au public — une élégante manière d'ancrer une fortune privée dans le patrimoine national, loin des vicissitudes de la transmission. L'inauguration en grande pompe par Raymond Poincaré en 1913 vint sceller cette ambition. La pérennité de cette esthétique est telle que le lieu continue d'inspirer, servant de décor à des œuvres cinématographiques, de *La Traversée de Paris* à *Fedora*, conférant à ses salons une patine supplémentaire d'éternité, loin des contingences du temps qui passe. La récente restauration de la fresque de Tiepolo, au-dessus de l'escalier d'honneur, ne fait que prolonger cette savante mise en scène d'un art de vivre révolu, une forme de théâtre permanent pour un public désormais payant.