3 rue Poulletier, Paris 4e
L'église Saint-Louis-en-l'Île n'est pas tant un manifeste architectural qu'une chronique édifiée des contraintes urbaines et des persistances financières. Sa genèse s'inscrit dans l'ambition singulière du XVIIe siècle de transformer des îlots marécageux en une nouvelle parcelle parisienne. Dès 1614, le lotissement par Christophe Marie de l'Île aux Vaches, devenue l'Île Saint-Louis, réclamait son sanctuaire. Une première chapelle, modeste, rapidement érigée en paroisse, fut bientôt supplantée par le besoin d'un édifice plus conséquent, et surtout mieux orienté que son prédécesseur tourné vers le sud. C'est ici que l'histoire prend un tour plus laborieux. Chargé des plans en 1642, François Le Vau, un architecte que l'histoire a quelque peu éclipsé au profit de son illustre cadet Louis, dessina un projet ambitieux. Les travaux, cependant, n'eurent de cesse d'être différés, les premières fondations ne voyant le jour qu'en 1656. La main providentielle des Bontemps, famille influente occupant la charge de premier valet de chambre du roi, fut maintes fois sollicitée pour débloquer les fonds nécessaires, allant jusqu'à obtenir une loterie royale. L'édifice, finalement consacré en 1726 après soixante-dix ans d'efforts fragmentés, se révèle ainsi comme le fruit d'une volonté persévérante, plus que d'un élan unifié. Architecturalement, l'église dénote une certaine hybridité, voire une tension. Elle conjugue un plan que l'on qualifie de « gothique » avec une conception empreinte d'italianisme, se distinguant par son chevet plat singulier et son déambulatoire, une rareté pour une église parisienne du XVIIe siècle. Pourtant, les ambitions initiales de Le Vau pour un portail à colonnades et une façade principale à l'ouest furent compromises par l'urbanisation déjà dense de l'île. On se contenta donc d'un sobre pignon, un revers pragmatique face aux réalités foncières. Quant au campanile originel, foudroyé en 1740, il fut remplacé par un curieux obélisque ajouré, œuvre de François Antoine Babuty-Desgodets en 1765, une solution ingénieuse, quoique un peu singulière, pour contrecarrer les vents insistants de l'île. L'intérieur, originellement sobre sous la direction de Jean-Baptiste de Champaigne, fut ultérieurement subverti. La Révolution, prévisiblement, laissa l'édifice exsangue, transformant ses statues en emblèmes républicains et son mobilier en butin. On raconte que Pie VII, célébrant la messe en 1805, fut accueilli dans une église dont les murs, pour masquer les outrages du temps et de la fureur populaire, avaient été hâtivement recouverts de tapisseries des Gobelins – une anecdote qui illustre avec esprit la flexibilité de l'apparat. Le XIXe siècle, sous l'impulsion zélée du curé Louis-Auguste Napoléon Bossuet, petit-neveu de l'Aigle de Meaux, vit l'église se parer de dorures et d'un style néo-classique, voire pseudo-baroque, qui, par son faste, s'éloigne notablement de l'économie décorative d'origine. M. Bossuet, n'hésitant pas à vendre sa vaste bibliothèque pour financer ces embellissements, légua ainsi une esthétique qui est un témoignage du goût de son époque, plus que celui des bâtisseurs initiaux. Aujourd'hui, avec sa restauration majeure et l'ajout d'un grand orgue Aubertin inspiré des écoles d'Allemagne du Nord, l'église Saint-Louis-en-l'Île demeure un palimpseste, une œuvre composite où chaque siècle a laissé son empreinte, parfois harmonieuse, souvent contrastée, et toujours révélatrice des évolutions du tissu urbain et des aspirations de ses occupants.