Place des Gras, Clermont-Ferrand
Il est parfois des édifices dont la mémoire se perpétue moins par leur masse que par un fragment arraché à l'oubli, une singularité lapidaire. Tel est le destin de l'église Saint-Pierre de Clermont, dont le souvenir ne subsiste plus guère qu'à travers un linteau rescapé, enchâssé avec une certaine ironie du sort, face à l'imposante cathédrale qu'elle aurait, dit-on, précédée comme siège épiscopal au Xe siècle. L'ancrage de cette collégiale dans le tissu urbain médiéval de Clermont était pourtant profond, marquant l'un des trois faubourgs fortifiés du XIIIe siècle et apparaissant sur les représentations fidèles de la ville des XVe et XVIe siècles. Sa destruction, intervenue en 1796 pour l'agrandissement d'un marché, révèle une certaine désinvolture de l'époque révolutionnaire vis-à-vis d'un patrimoine alors perçu comme un obstacle à la modernité fonctionnelle, contrastant singulièrement avec le sauvetage de la basilique Notre-Dame-du-Port, arrachée in extremis aux mêmes velléités de démolition. La pérennité de l'éphémère se heurte, ici comme ailleurs, à la logique implacable de l'expansion marchande. L'église Saint-Pierre n'était pas seulement un jalon architectural ; elle fut aussi le témoin discret de l'histoire clermontoise, abritant en ses murs le baptême de Blaise Pascal en 1623. Fait moins connu, son neveu, Louis Périer, illustre doyen de la collégiale à la fin du XVIIe siècle, fit preuve d'une intégrité notable en résignant sa dignité en 1701 plutôt que de cumuler les bénéfices, se conformant ainsi aux principes jansénistes de Port-Royal, démontrant que l'éthique pouvait parfois primer sur la fortune ecclésiastique. Plus tard, à la veille de sa démolition, les chanoines de Saint-Pierre se distinguèrent par leur accueil favorable à la Constitution civile du clergé, saluant dans l'œuvre de la Constituante un retour à la « simplicité primitive » de l'Église, un alignement sur les idéaux révolutionnaires qui contraste avec la résistance de nombreux chapitres. Cette posture singulière n'aura malheureusement pas suffi à soustraire l'édifice au pic des démolisseurs. Du corps de l'église, il ne demeure donc que ce vestige lapidaire : un linteau de porte, classé monument historique en 1910, qui ornait vraisemblablement l'accès nord de l'édifice. Sa forme pentagonale, dite « en bâtière », confère à cet élément une double fonction structurelle de linteau et d'arc de décharge, une particularité technique relativement courante dans l'architecture romane auvergnate, visible notamment à Notre-Dame-du-Port. La scène sculptée représente avec une solennité mesurée le Lavement des pieds, une iconographie biblique rarement mise en scène avec une telle prééminence. Le Christ, un genou à terre, est dépeint lavant les pieds de saint Pierre, patron de l'édifice. La composition romane auvergnate est reconnaissable à sa symétrie, aux têtes légèrement disproportionnées des personnages et à la richesse des drapés, aux plis concentriques ou en éventail, qui animent les corps et les étoffes. Le sculpteur, avec une subtilité qui lui est propre, a parsemé l'œuvre de détails saisissants, comme ce phylactère équilibré par des bras rectilignes, et même, selon certains, de facétieux « clins d'œil » à l'attention de l'observateur. Ce fragment, isolé de son contexte originel, continue de témoigner avec une dignité silencieuse de l'élégance narrative et de la maîtrise technique de l'art roman en Auvergne, un humble ambassadeur d'une gloire éteinte.