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Carrière de Port-Mahon

Carrière de Port-Mahon

13 à 17 villa Saint-Jacques 22 à 32 rue de la Tombe-Issoire, Paris 14e

L'Envolée de l'Architecte

L'invisible substrat de la capitale parisienne recèle souvent des témoignages plus éloquents sur son édification que les façades grandiloquentes des monuments en surface. La carrière souterraine du chemin de Port-Mahon, sise avec une certaine ironie sous les parcelles du XIVe arrondissement où subsiste la dernière ferme de Paris, en est une illustration particulièrement révélatrice de cette réalité souterraine. Son exploitation, attestée avant même l'aube du XVIe siècle, offre une immersion singulière dans les méthodes d'extraction du calcaire grossier, cette pierre blonde qui a tant contribué à la physionomie des édifices haussmanniens et prélatins. Le nom même de Port-Mahon, dérivé des curieuses sculptures qu'Antoine Décure – un carrier sans doute plus romanesque que ses contemporains, épris de l'île de Minorque et de sa baie – réalisa dans les catacombes voisines, nous ramène à une époque où le labeur souterrain était imprégné d'une poésie personnelle, bien loin des strictes logiques industrielles contemporaines. Les galeries de cette carrière mènent d'ailleurs encore à ces œuvres, quoique l'accès direct soit désormais condamné. Le Conseil d'État, dans sa sagesse tardive de 1998, a reconnu le caractère exceptionnel de ce site, soulignant qu'il s'agit là de la seule carrière médiévale 'véritablement attestée' sous Paris, et qu'elle 'présente un panorama complet de l'exploitation de la pierre à la fin du Moyen Âge, du fait de son caractère intact'. Cette intégrité est le point d'orgue de sa valeur patrimoniale. Nous ne parlons pas ici d'une ruine lacunaire, mais d'un réseau de galeries et de piliers à bras qui décline avec une clarté didactique l'art d'extraire le plein pour créer le vide, un vide qui paradoxalement soutient le plein de la ville sus-jacente. L'art du carrier se manifeste dans l'ordonnancement de ces 'chambres' et de ces 'piliers tournés', laissés en place pour prévenir l'affaissement des terrains. C'est un travail d'ingénierie souterraine, où chaque coup de pic devait concilier la nécessité économique de la production avec l'impératif structurel de la stabilité. Loin des élégances ostentatoires de l'architecture de surface, ces espaces bruts révèlent une beauté fonctionnelle, une géométrie dictée par la roche et le besoin. Il est piquant de constater qu'en 1815, cette même carrière figurait comme une attraction des Catacombes, proposant aux curieux une promenade insolite dans les entrailles du passé parisien. Une forme précoce de tourisme souterrain, où l'édifice n'était pas bâti, mais excavé, et où son spectacle résidait dans l'absence même de matière. Aujourd'hui, cette récréation a cédé la place à une bien plus prosaïque confrontation. Depuis 2003, un promoteur immobilier, désireux d'y ancrer les fondations d'immeubles de surface, s'oppose aux associations de défense du patrimoine. Un conflit archétypal qui résume la dialectique éternelle entre la mémoire du sol et l'impératif moderne de la densification urbaine. La carrière de Port-Mahon, témoin d'une histoire séculaire de bâtisseurs, se retrouve ainsi au cœur d'un nouveau chantier, celui, plus symbolique, de la préservation de son héritage face aux assauts du présent.