1 rue Nationale, Marseille
L'hôtel de Pesciolini, ou ce que l'on nomme aussi l'hôtel de Mazargues, présente sur le cours Belsunce, à Marseille, une façade dont la composition ne rompt guère avec l'ordonnance habituelle des demeures patriciennes du XVIIe siècle en cette ville. Ses trois travées verticales, ponctuées de fenêtres aux proportions classiques, définissent un agencement somme toute attendu : un soubassement dévolu aux commerces et à l'entresol, surmonté de deux étages dits nobles, puis d'un attique plus discret. Cependant, l'attention du passant est inévitablement captée par le balcon du premier étage. Cet élément, solidement campé par une ferronnerie que l'on imagine avoir vu défiler bien des générations, est singulièrement soutenu par deux figures masculines colossales, des atlantes, encadrant un œil-de-bœuf situé au-dessus de la porte d'entrée. Sous cette ouverture modeste, se nichent deux sphinges adossées, ajoutant à l'ensemble une touche de fantaisie mythologique. Ces figures imposantes, dont chaque fardeau repose sur une colonne qui elle-même flanque le portail principal, trahissent une influence notable. Bien que l'idée ait pu se murmurer que Pierre Puget, maître incontesté du baroque provençal, y eut sa part – peut-être par une parenté formelle avec les châteaux arrière des vaisseaux qu'il œuvrait à l'arsenal de Toulon – il est avéré que sa paternité directe fut démentie. L'histoire révèle plutôt une inspiration assumée : le devis de 1672 spécifiait clairement des colosses en lieu et place de consoles. Et si l'Hôtel d'Espagnet à Aix-en-Provence est cité comme modèle de référence, il est incontestable que le sculpteur anonyme de Pesciolini s'est, avec un mimétisme troublant, inspiré des atlantes que Puget réalisa en 1657 pour l'Hôtel de ville de Toulon. La similitude dans les puissances des torses et la gestuelle des bras est frappante, une sorte d'hommage ou d'interprétation presque littérale de l'œuvre du maître. L'édifice lui-même fut l'initiative d'Amant de Pesciolini, fils d'Hercule, banquier et négociant toscan qui fit souche à Marseille. Acquéreur du terrain en 1672 auprès de son beau-père, il confia la réalisation aux entrepreneurs César Portal et Alexandre Casteau. La célérité des travaux est à noter : à peine plus d'un an sépare la pose de la première pierre de l'achèvement. Un rythme qui, aujourd'hui encore, force l'admiration ou, du moins, la curiosité face aux méthodes de construction de l'époque. L'hôtel connut ensuite un ballet de propriétaires. Il fut d'abord loué, Amant de Pesciolini ne l'ayant vraisemblablement pas habité lui-même. Puis il passa par mariage à la famille Montaud, avant d'être cédé à un courtier, puis à la lignée des Gantel-Guitton. Cette dernière fut d'ailleurs touchée de plein fouet par les remous révolutionnaires : après la fuite de Joachim-Elzéard de Gantel-Guitton et l'incendie de son château de Mazargues, son fils fut arrêté et exécuté. L'hôtel, confisqué, fut adjugé aux enchères. Mais le destin, parfois, écrit des retours inattendus. Après être passé par les mains d'un raffineur de sucre puis d'un savonnier, l'hôtel revint, par un subtil jeu de mariages entre descendants, au sein même de la famille Reynard, précédemment propriétaire. Une boucle historique, certes pas unique, mais toujours piquante pour l'observateur. Classé monument historique, d'abord pour sa porte monumentale en 1929, puis pour son intégralité en 2023, l'Hôtel de Pesciolini demeure un témoignage éloquent de l'ambition et du goût marseillais du XVIIe siècle. Il n'offre pas la magnificence ostentatoire de certaines demeures parisiennes ou aixoises, mais sa sobre prestance et, il faut l'admettre, l'audace de ses atlantes, lui confèrent une place singulière dans le patrimoine architectural de la cité phocéenne. Une œuvre qui, sans crier gare, impose une certaine présence, témoin silencieux des évolutions urbaines et des fortunes changeantes.