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Hôtel Marquet de Bourgade

Hôtel Marquet de Bourgade

2 place Vendôme, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

L'ordonnancement sévère de la place Vendôme, œuvre testamentaire de Hardouin-Mansart, ne laissait guère à l'architecte Robert de Cotte une liberté débordante lorsqu'il érigea, en 1714, ce qui allait devenir l'hôtel Marquet de Bourgade. Il s'agissait moins d'une invention que d'une déclinaison conforme au grand dessein, à cette époque où l'individu, fût-il architecte, s'effaçait encore devant l'unité urbanistique imposée. L'édifice, situé à l'angle stratégique de la place et de la rue Saint-Honoré, adopte ainsi une composition classique, dont la façade, seul vestige formellement protégé depuis 1933, respecte scrupuleusement le gabarit et la rythmique instaurée : pilastres colossaux, travées régulières et un attique dissimulant les lucarnes mansardées. De Cotte, héritier de Mansart et figure majeure du Régence, y appliquait avec la diligence requise les codes de son temps pour Noël Beaudet de Morlet, un huissier du roi dont le statut de directeur des pépinières du monarque conférait, à défaut d'une noblesse d'épée, une certaine respectabilité. Le bâtiment passa ensuite par les mains d'une succession de figures dont la trajectoire reflète l'ascension de la bourgeoisie financière : Maurice Marquet de Bourgade, un fermier général, succéda au premier propriétaire, sa fortune supplantant les aspirations royales du précédent. Une anecdote, somme toute assez piquante pour un tel lieu, souligne la mouvance des élites : l'avocat et notaire Maurice-Jean Raguideau de La Fosse, propriétaire éphémère, eut l'insigne honneur de rédiger l'acte de mariage de Napoléon Bonaparte et de Joséphine de Beauharnais. Même l'illustre navigateur Louis-Antoine de Bougainville y élut, un temps, domicile, ajoutant une touche de panache à un cadre éminemment pragmatique. Le destin de cet hôtel particulier reflète, avec une constance presque désolante, les exigences fluctuantes de la modernité. L'installation d'une pharmacie au rez-de-chaussée dès 1808 puis l'accueil de maisons de mode et de joaillerie au XXe siècle signalent une transition progressive d'une demeure privée vers un espace commercial de luxe. Mais le véritable drame, pour l'observateur averti, fut l'épisode des années 1980, où, sous couvert de rationalisation et de transformation en immeuble de bureaux, les intérieurs furent « profondément défigurés », le grand escalier d'origine « quasiment entièrement démoli ». Une brutalité fonctionnelle qui témoigne d'un certain mépris pour les volumes historiques au profit d'une rentabilité immédiate. La contribution d'artistes tels qu'Alberto et Diego Giacometti et Jean-Michel Franck pour la boutique Guerlain en 1935 apparaît alors, a posteriori, comme un dernier éclat de raffinement, avant le grand chambardement. La rédemption, si l'on peut employer ce terme pour une propriété foncière, vint avec l'acquisition par le groupe LVMH en 2011. L'ambition de « redonner son éclat du XVIIIe siècle » sous la houlette de Peter Marino, entre 2013 et 2017, est à observer avec une certaine distance critique. Il ne s'agit pas d'une restitution archéologique stricte, mais d'une réinterprétation, sans doute brillante, des fastes passés, adaptée aux exigences contemporaines du luxe. Les murs classés abritent désormais les marques Louis Vuitton et Guerlain, transformant l'ancienne demeure de la noblesse d'argent en un écrin pour les aspirations consuméristes d'aujourd'hui. L'hôtel Marquet de Bourgade demeure ainsi, en façade, un témoignage éloquent de l'esthétique classique, mais ses entrailles rénovées racontent une autre histoire, celle d'une réappropriation, toujours élégante, mais résolument marchande.