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Place des Victoires

Place des Victoires

Place des Victoires, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

La Place des Victoires, troisième manifestation de la « place royale » parisienne, s'est distinguée de ses aînées par une ambition urbanistique et propagandiste affirmée dès sa genèse, orchestrée pour la seule gloire d'un monarque. Une ambition qui, à l'aune des siècles, a connu les fortunes diverses de la permanence et de l'altération. Jules Hardouin-Mansart, maître d'œuvre désigné, nous a légué non pas un cercle parfait, mais une enceinte dont la régularité fut d'emblée tempérée par une corde, offrant un axe de vue privilégié vers la figure royale. Son ordonnancement, d'une « belle » – si l'on s'en tient à la rhétorique de l'époque – série de pilastres ioniques, élevait l'ensemble au-dessus de la simplicité presque domestique des places précédentes. Les façades, strictement encadrées, affichaient au rez-de-chaussée des arcades pleines, sans doute moins pour la commodité du commerce que pour asseoir la grandeur de l'ensemble, avant que l'étage noble ne vienne définir la dignité du lieu. Cet agencement créait un théâtre à ciel ouvert, où le plein des murs faisait écrin au vide central, jadis occupé par la statuaire triomphale. Ce vide central fut d'abord l'apanage d'un Louis XIV en bronze, œuvre de Desjardins, figuré en costume de sacre piétinant allégoriquement les nations vaincues. Une iconographie d'une clarté redoutable, mais qui, il faut le reconnaître, fut d'une courte vie. La Révolution, avec sa fougue égalitaire, balaya ce symbole, le refondant en canons, une ironie historique non sans panache. Puis vint une pyramide éphémère, suivie de la statue du général Desaix, représenté avec une nudité héroïque qui, loin d'honorer la vaillance républicaine, suscita une polémique que seule une palissade de bois put étouffer. Une pudeur soudaine bien après la bataille, n'est-ce pas ? Son bronze, comble du pragmatisme régalien, fut ensuite recyclé pour la statue d'Henri IV sur le Pont Neuf. Aujourd'hui, c'est un Louis XIV équestre de Bosio qui, inspiré du Pierre le Grand de Falconet, trône avec une certaine majesté posthume. Mais l'architecture d'une place n'est jamais figée, surtout à Paris. Le plan initial d'Hardouin-Mansart, cette savante disposition où chaque rue aboutissait à la statue sans la transpercer, fut irrémédiablement compromis par des percements ultérieurs. L'ouverture de la rue Étienne-Marcel au XIXe siècle, en particulier, éventra la composition, brisant toute symétrie et introduisant une dissonance que les protections tardives des Monuments Historiques ne purent qu'entériner, non corriger. Les surélévations et les constructions qui s'ensuivirent témoignent de cette érosion progressive du dessein originel. De lieu de gloire et de propagande royale, elle devint une simple intersection, puis, avec le temps, un écrin pour le « prêt-à-porter de luxe », illustrant à sa manière les nouvelles « victoires » du commerce. Il est piquant de noter que les fanaux qui jadis éclairaient la statue royale, symboles de cette gloire nocturne, devinrent, selon les archives de 1717, des lieux de rassemblement pour « savoyards et libertins » qui « volaient et pillaient les marbres », illustrant avec une certaine candeur la distance entre l'idéal de grandeur et la réalité triviale. La Place des Victoires demeure ainsi un palimpseste urbain, une leçon d'histoire en trois dimensions, non sans une pointe de désenchantement, où chaque strate architecturale raconte les ambitions, les révolutions et les compromis d'une capitale.