Place Pey-Berland, Bordeaux
Érigé au crépuscule de l'Ancien Régime, le Palais Rohan à Bordeaux est une illustration éloquente de l'architecture néoclassique, sobre et monumentale, conçue selon la disposition classique de l'hôtel particulier entre cour et jardin. Commencé en 1771 pour l'archevêque Ferdinand-Maximilien de Rohan, l'édifice révèle d'emblée une ambition qui excéda les prévisions, l'archevêque étant contraint d'y engager sa propre fortune pour achever la construction en 1784. L'ingénieur Joseph Étienne fut le premier à en esquisser les lignes, avant que Richard-François Bonfin, architecte de la ville, n'en finalise l'exécution. Son plan déploie un vaste corps de logis principal, précédé d'ailes basses en retour d'équerre qui s'unissent à une colonnade. La cour ainsi dessinée est close par un portique ionique à arcades, au centre duquel s'ouvre un portail monumental. Cette façade sur cour, d'une rigueur quasi austère, est animée d'un avant-corps central dont le fronton arbore aujourd'hui une horloge, remplaçant un bas-relief révolutionnaire détruit. La façade postérieure, presque une réplique, donne sur un jardin, prolongée de pavillons bas à balustres. Cette certaine sécheresse dans les lignes et la composition trouve une explication dans la présence concomitante à Bordeaux de Victor Louis, dont l'édification du Grand Théâtre semblait dicter une austérité classique. À l'intérieur, les salons révèlent un style Louis XVI, avec des boiseries de tilleul ornées de motifs végétaux sculptés par Barthélemy Cabirol. La salle à manger de l'archevêque, avec ses décors en trompe-l'œil dans le goût pompéien du peintre Giovanni Antonio Berinzago, est le lieu d'une anecdote touchante : c'est là que le jeune Eugène Delacroix, fils du préfet, aurait découvert sa vocation d'artiste en observant la restauration de ces fresques. L'escalier d'honneur, œuvre de Bonfin, s'impose par sa stéréotomie, véritable prouesse technique saluée comme un chef-d'œuvre de l'art français de la taille de pierre. L'histoire du palais est celle d'une adaptation constante aux vicissitudes politiques. De résidence archiépiscopale, il fut tribunal révolutionnaire en 1791, puis préfecture, avant de servir de palais impérial pour Napoléon Ier en 1808, puis royal sous la Restauration. C'est en 1835, à la faveur d'un échange avec l'État, qu'il devint l'hôtel de ville de Bordeaux, fonction qu'il conserve. L'édifice a traversé bien des épreuves : un incendie majeur en 1862, qui ravagea les archives mais épargna une partie des collections picturales, puis un attentat à la bombe en 1996. Plus récemment, en 2023, la porte cochère de la cour d'honneur fut la proie des flammes lors d'une mobilisation sociale, un événement qui provoqua une consultation publique pour sa reconstruction à l'identique. Le jardin, qui connut des métamorphoses, passant du style à la française au jardin anglais, accueille aujourd'hui les ailes du Musée des Beaux-Arts et des œuvres d'art contemporain, telle la sculpture Strange Fruit, dont le nom et la symbolique rappellent l'histoire du commerce triangulaire, conférant à ce lieu de pouvoir une dimension mémorielle. Le Palais Rohan, classé monument historique, continue ainsi de témoigner d'une histoire complexe, sans jamais perdre de sa dignité architecturale.