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Petite Bibliothèque ronde

Petite Bibliothèque ronde

14, cité de la PlaineRue de Champagne, Clamart

L'Envolée de l'Architecte

Émergeant de l'ordonnancement parfois sévère de la cité de La Plaine, la Petite Bibliothèque Ronde de Clamart se présente comme une hétérotopie architecturale, une composition de huit cylindres dont la géométrie souple détonne avec la verticalité impérieuse des immeubles avoisinants. L'Atelier de Montrouge – Gérard Thurnauer, Jean Renaudie, Jean-Louis Véret, Pierre Riboulet – y inscrivait, dès 1965, une ambition non seulement esthétique mais profondément sociale, visant à créer pour l'enfant un espace d'appropriation, une « seconde maison » libérée des contraintes habituelles de l'institution. La symbolique du cercle, convoquant la chaleur familiale et la protection, n'est pas une coquetterie formelle, mais un principe fondateur. Le bâtiment, de plain-pied, s'articule autour de ces volumes modestes, invitant à une exploration intime. La dialectique de l'intérieur et de l'extérieur se manifeste avec une finesse particulière : les ouvertures, adaptées à la taille des jeunes usagers, et l'extension du jardin en « salle de lecture à ciel ouvert » abolissent, du moins en intention, les frontières rigides entre l'édifice et son environnement immédiat. Les variations d'échelle, telles que l'abaissement du plafond et le pas à descendre dans la salle des tout-petits, sont des gestes architecturaux délicats, pensés pour la déambulation enfantine. Le mobilier, œuvre du fonctionnalisme nordique d'Alvar Aalto, loin d'être un simple agrément, fut sélectionné avec une rigueur qui frise la perfection, assurant une adéquation optimale entre le support et l'expérience juvénile, et jouit désormais lui aussi d'une protection patrimoniale. Ce projet, né du mécénat éclairé d'Anne Gruner Schlumberger, se posa en pionnier, non seulement par sa matérialité audacieuse mais par une pédagogie qui, dès les années 60, préconisait la responsabilisation et une ouverture internationale rarement égalée. Il est révélateur que des enfants aient été « engagés » comme aides bibliothécaires, une subversion des rôles qui attestait de l'esprit du lieu, au point d'attirer l'objectif de Martine Franck, faisant la une de Life, et même la curiosité d'une impératrice du Japon. L'audace ne s'est point limitée à la pierre et au bois. Dès les années 80, cette bibliothèque a su anticiper l'inévitable déferlement numérique, intégrant les premiers Macintosh dans un dialogue pacifique avec les incunables modernes. Ce faisant, elle forgeait un modèle d'intégration numérique que bien des institutions plus opulentes peineraient à imiter, allant jusqu'à créer son propre Prix du livre numérique jeunesse. Pourtant, l'existence de cet édifice singulier et de son projet fut par deux fois, en 2006 et 2016, suspendue aux caprices administratifs et aux impératifs budgétaires, provoquant l'ire légitime d'une communauté qui, par son attachement viscéral, prouvait la justesse de la vision fondatrice. L'inscription puis le classement aux Monuments Historiques, étendus jusqu'au mobilier, sont moins une consécration tardive qu'une reconnaissance pragmatique de l'exemplarité de cet agencement. La Petite Bibliothèque Ronde demeure ainsi un témoignage pertinent d'une modernité architecturale et pédagogique qui, loin des dogmes, privilégiait l'échelle humaine et l'émancipation par le savoir, même au risque de quelques heurts constants.