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Théâtre du Châtelet

Théâtre du Châtelet

Place du Châtelet 2, 2bis, 2ter quai de la Mégisserie 17 avenue Victoria, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

Le Théâtre du Châtelet, érigé entre 1856 et 1862 par Gabriel Davioud, s'inscrit non pas comme une simple salle de spectacle, mais comme une pierre angulaire de l'ordonnancement haussmannien. Conçu à la demande impériale et préfectorale, il fait face à son alter ego, l'actuel Théâtre de la Ville, formant une sorte de Janus architectural veillant sur la place éponyme. Cette dualité symétrique n'est pas fortuite : elle témoigne de la volonté du Second Empire de métamorphoser Paris, rasant au passage l'antique forteresse du Grand Châtelet et plusieurs voies publiques pour percer de nouvelles artères majestueuses telles que l'avenue Victoria. L'intention était claire : remplacer les modestes "bouis-bouis" du boulevard du Temple par des établissements plus vastes et, convenons-en, plus conformes à l'esthétique bourgeoise d'un quartier réaménagé, gommant ainsi les vestiges d'une animation populaire jugée sans doute trop exubérante. Davioud, maître d'œuvre prolifique de son temps, livra ici un édifice qui, avec ses 2 500 places initiales (portées à 3 600 en 1907, puis ramenées à 2 008 après rénovation), affichait une grandeur propre à l'époque, son plafond orné de neuf cartouches énumérant la panoplie des divertissements visés : danse, opéra, féerie, musique, drame, tragédie, comédie, vaudeville et pantomime. Une promesse d'éclectisme déjà inscrite dans la pierre. Inauguré en grande pompe en 1862, le Châtelet devint rapidement un épicentre de la vie mondaine et artistique. Si les bals masqués du Carnaval de Paris y trouvèrent un écrin, son histoire est surtout marquée par une remarquable adaptabilité. Du mélodrame originel, il évolua vers l'opérette à grand spectacle sous la houlette de Maurice Lehmann dès 1929, accueillant des productions légendaires et des noms comme Luis Mariano, dont le "Chanteur de Mexico" connut un succès presque indécent. Mais c'est au début du XXe siècle que sa renommée fut véritablement consacrée à l'échelle internationale, notamment grâce à Serge de Diaghilev et ses Ballets Russes, qui y créèrent "Petrouchka" de Stravinsky ou "L'Après-midi d'un faune" de Nijinski, des œuvres qui, par leur audace, redéfinirent les frontières de la danse et de la musique scénique. Tchaïkovski, Mahler, Richard Strauss y dirigèrent également, conférant au lieu une aura singulière. L'anecdote des loges reliées au buffet par des sonneries électriques en 1907, à l'instar d'autres raffinements de l'époque, révèle un souci du confort et de l'ostentation propre aux grands théâtres d'alors. L'acquisition par la Ville de Paris en 1979 et les rénovations subséquentes transformèrent le "théâtre musical de Paris" en une institution soucieuse de la qualité acoustique, avec des personnalités telles que Stéphane Lissner ou Jean-Luc Choplin qui s'attachèrent à y maintenir une programmation de haut vol, des cycles d'opéra aux comédies musicales américaines, sans oublier les cérémonies des César du cinéma. Le Châtelet est, en somme, un palimpseste architectural et culturel, une strate d'intentions successives. Plus récemment, les travaux de 2017-2021 et la nomination d'Olivier Py en 2023 ont ravivé les débats sur l'orientation et la gouvernance des grandes institutions culturelles parisiennes. Les critiques quant aux "simulacres" démocratiques et aux "sexismes" allégués ne sont, après tout, que la manifestation contemporaine des arcanes du pouvoir culturel, rappelant que même un monument tel que le Châtelet n'échappe pas aux turbulences des ambitions humaines. Sa pérennité, à travers ses mutations, demeure un témoignage éloquent de la place du spectacle dans la vie parisienne.