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Place de la Concorde

Place de la Concorde

Place de la Concorde, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

L'étendue de la place de la Concorde, la plus vaste de Paris, ne se résume pas à ses 7,56 hectares. Elle incarne, d'abord et avant tout, une singularité conceptuelle : celle d'une place royale délimitée sur trois de ses côtés par le « vide », une respiration urbaine conférée par les Champs-Élysées, le jardin des Tuileries et la Seine. Ange-Jacques Gabriel, son concepteur au milieu du XVIIIe siècle, rompt là avec l'enfermement classique des places héritées, optant pour une composition octogonale d'une audace certaine, une scène ouverte sur la ville, plutôt qu'une enclave close. C'est l'expression d'un moment charnière, le déclin des fioritures rocaille au profit d'un néoclassicisme naissant, dont les deux imposantes façades septentrionales, bordant la rue Royale, constituent les manifestes les plus éloquents. Ces bâtiments, dont l'Hôtel de la Marine et l'Hôtel de Crillon n'en sont que les visages les plus connus, furent érigés entre 1766 et 1775. Gabriel, avec une habileté toute académique, y cite explicitement la colonnade de Perrault au Louvre : même soubassement puissant orné de bossages, même entablement majestueux, mêmes pavillons d'angle. Pourtant, l'histoire de leur genèse révèle des compromis financiers révélateurs. Seules les façades furent le fait du roi, le foncier arrière ayant été cédé aux héritiers Law pour financer l'opération. Ainsi, l'Hôtel de la Marine fut affecté au Garde-Meuble royal – ses galeries ouvertes au public, une préfiguration du musée –, tandis que le corps occidental fut vendu à des particuliers, charge à eux d'édifier des hôtels particuliers derrière la parure néoclassique. Une façade d'apparat au service de l'ordre public, masquant une réalité plus pragmatique, voire spéculative. Ce grand ordonnancement ne fut jamais statique. La place, initialement baptisée Louis XV en l'honneur d'une statue équestre d'Edme Bouchardon et Jean-Baptiste Pigalle, connut une valse nominative qui est un baromètre quasi parfait de l'instabilité politique française. De "Louis XV" à "Révolution", puis "Concorde", "Louis XVI" et à nouveau "Concorde" : chaque changement de nom est une cicatrice historique. C'est ici que la guillotine s'ancra, transformant l'esplanade en un théâtre macabre, où le sang des souverains et des révolutionnaires, de Louis XVI à Robespierre, fut versé. Plus d'un millier d'exécutions firent de cette place le cœur battant et sanglant de la Terreur, un paradoxe cinglant pour ce lieu qui allait être nommé "Concorde", un vœu pieux du Directoire pour une réconciliation nationale qui fut, il est vrai, laborieuse. Au XIXe siècle, pour exorciser ce passé, Louis-Philippe opta pour l'exotisme de l'obélisque de Louxor. Ce monolithe de granite rose, offert par Méhémet Ali et érigé en 1836 par l'ingénieur Lebas, fut choisi précisément parce qu'il « ne rappellerait aucun événement politique ». Une neutralité monumentale au centre d'une page d'histoire si chargée. Hittorff, chargé par la suite de l'aménagement, encadra l'obélisque de deux fontaines monumentales, inspirées de Saint-Pierre de Rome, célébrant le génie naval français, et compléta l'octogone de statues allégoriques de villes françaises. La statue de Strasbourg, voilée de noir après 1870, devint un symbole poignant du deuil national, un point de ralliement pour les "revanchards", illustrant comment l'architecture et la statuaire sont constamment réappropriées par les narrations politiques. L'évolution fut parfois brutale, comme le comblement des fossés en 1854 pour faciliter la circulation, ou la suppression des jardins bas de Gabriel sous Napoléon III, malgré les réticences d'Haussmann. Aujourd'hui, classée monument historique depuis 1937, la place poursuit sa mue, accueillant des concerts, des défilés militaires, des manifestations, et même les Jeux olympiques de 2024, avant de se transformer en "place-jardin", rouvrant les fossés oubliés. La Concorde est moins une entité figée qu'un palimpseste, chaque strate historique s'ajoutant sans jamais effacer complètement la précédente, un lieu où le grandiose et le tragique se côtoient avec une permanence déconcertante. C'est, en cela, un condensé de l'histoire tumultueuse d'une nation.