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Couvent des Ursulines

Couvent des Ursulines

19bis rue des Capucins, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

Le couvent des Ursulines de Rouen incarne, par son histoire mouvementée, la fragilité des idéaux face aux réalités urbaines et financières. Implantation tardive de la Contre-Réforme, il s’établit au XVIIe siècle dans un quartier alors isolé, supplantant des logis insalubres, une ambition de moralisation de l'espace autant que des âmes. Les Ursulines, dédiées à l'éducation gratuite des jeunes filles, durent longuement batailler pour s'ancrer, les édiles rouennais s'inquiétant d'une prolifération des communautés religieuses. L'édification même des lieux fut dictée par la contrainte économique. Le plan quadrangulaire, typologie classique des établissements conventuels, se réduisit initialement à une unique aile, les moyens faisant défaut à la complétude de l’idéal architectural. Abraham et Pierre Hardouin, les architectes, durent composer avec ces réalités, les travaux s’étalant sur des décennies, pour la chapelle, les infirmeries et le chœur des religieuses, témoignage d'une construction par strates, plus pragmatique qu'unitaire. Georges Dubosc et l'abbé Renault nous éclairent sur l'évolution de ce vaste ensemble. Si les façades septentrionales privilégiaient une pierre robuste de la vallée de la Seine, la façade sud, pour sa part, révélait une construction plus économique, où la pierre ne rehaussait que les harpes et cordons, le remplissage étant constitué de moellons concassés liés par un mortier de moindre qualité. Une apparence robuste, qui, comme souvent, se révélait trompeuse. Après la Révolution, qui vit le couvent dégradé et transformé en logement militaire, il fut restitué aux sœurs, qui poursuivirent leur œuvre éducative. Le XXe siècle amorça une nouvelle mutation, la Ville de Rouen acquérant la propriété en 1906, dans un mouvement de laïcisation et d'assainissement urbain. L'architecte rouennais Pierre Chirol transforma une partie des bâtiments en logements pour familles nombreuses aux revenus modestes, la « Grande Famille Rouennaise », une remarquable initiative hygiéniste luttant contre les fléaux sociaux. Il observa d'ailleurs la distribution intérieure, avec ces cellules monastiques qui s'inscrivaient en un cube presque parfait de trois mètres de côté. La chapelle principale, quant à elle, connut une reconversion audacieuse, devenant en 1929 une bibliothèque populaire, saluée pour sa capacité à porter la lumière du savoir dans un « temple désert ». Mais l'édifice n'échappa pas au déferlement moderniste des années 1960 et 1970. La « Bataille des Ursulines » opposa alors farouchement les défenseurs du patrimoine aux logiques d'urbanisme, illustrée par la création de l'avenue de la Porte-des-Champs et le projet du Conservatoire national de région. Malgré un millier de Rouennais mobilisés en 1974 pour en sauver les vestiges, la démolition fut précipitée, ne laissant subsister que la chapelle funéraire, inscrite aux Monuments historiques en 1975, la bibliothèque, et un grand escalier Louis XV. Des éléments du chœur, dont la croix en fer forgé et une statue de la Vierge, prirent même le chemin de La Nouvelle-Orléans, rejoignant un couvent fondé par les Ursulines de Rouen au XVIIIe siècle, comme un lointain écho d'une histoire commune. Aujourd'hui, seul le campanile du chœur, désormais muet, demeure comme le dernier témoin ténu de cette vie conventuelle et d'une présence architecturale autrefois imposante, offrant à la mémoire le reflet d'un passé complexe, où le pieux, le pratique et le politique se sont constamment entrelacés.