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Église Notre-Dame-et-Saint-Eugène de Deuil-la-Barre

Église Notre-Dame-et-Saint-Eugène de Deuil-la-Barre

Deuil-la-Barre

L'Envolée de l'Architecte

L'église Notre-Dame-et-Saint-Eugène, à Deuil-la-Barre, offre d'emblée une forme de contradiction architecturale. Son enveloppe extérieure, par son apparent désintérêt, ne laisse guère présager la complexité et la richesse des aménagements intérieurs qui se sont succédé depuis des temps immémoriaux. Les premiers cultes, attestés dès le Ve siècle autour du tombeau de saint Eugène, s'évanouissent dans les brumes de l'histoire, la relique elle-même ayant déserté les lieux pour Saint-Denis au IXe siècle. Ce n'est qu'avec la donation à l'abbaye de Saint-Florent au XIe siècle que l'édifice actuel prend forme, débutant une longue gestation romane. La nef et les bas-côtés, conçus au début du XIIe siècle, conservent une physionomie générale romane, malgré des ajouts et remaniements notables. L'intérieur, aujourd'hui, est marqué par une pénombre persistante, les pierres apparentes, d'un gris sombre, absorbant toute lumière. Une regrettable erreur de l'après-guerre, lorsque l'architecte Robert Camelot, pourtant salué pour sa reconstruction fidèle après la dévastation d'une V2 en 1944, a privilégié la pierre nue, ignorant la tradition romane d'enduits clairs. La nef, non homogène, présente un arc diaphragme en plein cintre et des arcades à double rouleau, soutenues par des piles carrées cantonnées de colonnes engagées. Seuls six chapiteaux authentiques subsistent au nord, ornés de motifs géométriques archaïques, sans ces scènes historiées que l'on attendrait parfois. Le véritable intérêt se concentre au carré du transept, reconstruit dès les années 1130 pour consolider des piliers défaillants. C'est là que se déploient les chapiteaux historiés, apogée et terme de la sculpture romane dans cette région. Ceux-ci, probablement l'œuvre de sculpteurs ayant officié à la crypte de Saint-Denis, figurent, avec une certaine maladresse, mais une clarté narrative certaine, des scènes bibliques comme Daniel dans la fosse aux lions ou le meurtre d'Abel par Caïn. Un chapiteau singulier, celui de la translation des reliques de saint Eugène, avec son char et ses bœufs – motif d'une antiquité touchante – dénote une vénération locale profonde et une habile réintégration dans la chapelle flamboyante du XVIe siècle. Le fait que ce fragment ait survécu aux siècles et aux destructions témoigne d'une ferveur qui dépassait les impératifs esthétiques. Le chœur gothique, ajouté vers 1220, offre un contraste saisissant. D'une hauteur modeste, il rompt avec la quête de verticalité souvent associée au gothique, préférant une élégance discrète et un raffinement dans l'exécution. Son déambulatoire, dépourvu de chapelles rayonnantes et à un seul niveau d'élévation, se distingue par l'extrême minceur de ses colonnettes jumelles et la légèreté de ses arcades. Mathieu Lours le qualifie à juste titre de chef-d'œuvre de légèreté et d'harmonie. Le plafond lambrissé actuel, fruit de la reconstruction post-V2, imite les formes d'une voûte en berceau et d'un cul-de-four, créant une jonction stylistique inattendue et réussie avec les parties romanes. L'histoire du prieuré, marqué par la présence éphémère de Pierre Abélard vers 1119 ou par son déclin au XVIe siècle, où le prieur Martial Richevillain se retrouva sans moines, dénote les vicissitudes des institutions religieuses. Ce déclin monastique fut paradoxalement le terreau d'une paroisse florissante, qui vit au XVIIIe siècle le retour partiel des reliques de saint Eugène, une anecdote qui résonne avec la persistance de la mémoire du curé Jean Rémy Hurel, commémoré un demi-siècle après sa mort pour sa piété et son courage révolutionnaire. L'extérieur, lui, demeure un témoignage composite. La façade occidentale néogothique de 1852 et le clocher néoroman de 1868, entièrement reconstruit sous la direction d'Henri Blondel, montrent une vision du XIXe siècle de la restauration, parfois plus soucieuse de recomposition que de conservation scrupuleuse, comme en témoignent les chapiteaux originaux déposés au musée de Cluny. Cette campagne fut d'ailleurs jugée si funeste qu'elle entraîna le déclassement de l'église, avant sa reclassification après la reconstruction exemplaire de Robert Camelot, qui sut restituer, malgré les ravages de la guerre, une part de son intégrité à cet édifice à la beauté discrète mais profonde.