64 rue du Rocher, Paris 8e
Le Théâtre Tristan-Bernard, sis au 64 de la rue du Rocher, ne se révéla pas d'emblée à la postérité comme un temple érigé à la déclamation ou au drame, mais plutôt comme une annexe fonctionnelle. Sa genèse, en 1911, sous l'égide de la Fondation Léopold Bellan, le destinait initialement aux réunions et spectacles pédagogiques d'une institution de jeunes filles. Cette origine, empreinte d'une mission sociale plus que d'une ambition scénographique ostentatoire, conditionna sans doute une architecture de l'efficience, bien loin des fastes décoratifs de certains contemporains. Il n'est pas illogique de supposer que l'édifice, à cette époque charnière, arborait une esthétique empruntant au classicisme académique, alors encore en vogue pour les bâtiments philanthropiques, ou une sobriété préfigurant l'Art Déco, plutôt qu'une exubérance Art Nouveau. L'analyse de sa structure s'orienterait davantage vers la fonctionnalité des volumes que vers une dialectique complexe du plein et du vide, l'intérieur étant conçu pour l'instruction plus que pour le spectaculaire. Il est notable que la propriété soit restée, semble-t-il, à la Fondation Bellan, offrant une curieuse ancre de stabilité au milieu des flots changeants de ses directions artistiques. L'ouverture au public en 1919, sous l'auguste patronyme de Théâtre Albert-Ier, marqua une transition notable, transformant un espace didactique en un lieu de divertissement. Ce fut le début d'un kaléidoscope de destinées et d'appellations. En 1930, Tristan Bernard, esprit fin et plume acérée, y apposa brièvement son nom et son art, offrant ses comédies à la scène parisienne avant que le lieu ne retrouvât son appellation royale. Ces changements de pavillon, plus qu'une simple contingence administrative, illustrent la quête d'identité d'un théâtre privé, souvent tributaire des personnalités qui le dirigent et des vagues esthétiques du moment. L'arrivée de Charles de Rochefort en 1936 apporta une inflexion marquée, presque cinématographique. Revenu des États-Unis où il avait œuvré aux côtés d'un Cecil B. de Mille, il imprima au théâtre, rebaptisé de son nom, une prédilection pour le genre policier et à suspense. Ce virage vers le populaire, avec des titres comme « Allô, Police-secours », traduisait une acuité certaine pour les goûts du public, tranchant avec l'intellectualisme parfois désincarné. Sous sa direction, et plus tard celle de son épouse Mary Grant et de leur fils Jean Dejoux, le théâtre devint également une pépinière, accueillant annuellement le concours des Jeunes Compagnies, témoignage d'un engagement envers la relève artistique, un fait divers peu commenté mais essentiel à l'écosystème théâtral. L'inscription en 1991 des « Grande salle et salle Villiers » au titre des monuments historiques atteste, tardivement, d'une valeur patrimoniale intrinsèque, sans doute liée à la conservation d'éléments intérieurs originaux ou à la qualité de sa conception spatiale, héritage discret de son architecture initiale de 1911, plus qu'à une façade d'éclat. Le retour au nom de Théâtre Tristan-Bernard, d'abord sous l'égide de Dominique Nohain en 1973, puis avec Edy Saiovici et ses successeurs, boucla une boucle nominale, sans pour autant figer sa programmation. Le répertoire, d'abord teinté de vaudeville et de pièces légères sous Nohain, s'ouvrit ensuite à une diversité d'œuvres, allant des « Aviateurs » de Chopel et Marlon au « Théâtre sans animaux » de Jean-Michel Ribes, des one-man-shows à des productions plus exigeantes, témoignant d'une constante adaptabilité aux courants scéniques. Ce théâtre, qui n'eut jamais la prétention d'une architecture révolutionnaire, sut par sa discrétion même traverser les époques. Son histoire est celle d'une succession d'incarnations, où la constance de la Fondation Bellan en tant que propriétaire offre une curieuse ancre à ce vaisseau qui change si souvent de capitaine et de pavillon. Le Théâtre Tristan-Bernard demeure ainsi un exemple éloquent de la vitalité théâtrale parisienne, non par l'éclat de sa façade, mais par la ténacité de son esprit, accueillant les modes, les talents, et les humeurs d'un siècle de spectacles, sans jamais renoncer à son rôle, même mutatis mutandis, dans le tissu culturel de la capitale.