17 quai d'Anjou, Paris 4e
L'Hôtel de Lauzun, édifié en un bref laps de temps entre 1657 et 1658 sous l'égide du financier Charles Gruyn, n'est pas le monument qui prétendrait à l'éclat démesuré des résidences royales. Il se contente, avec une dignité toute parisienne, de s'insérer dans l'ordonnance de l'Île Saint-Louis, illustrant la capacité de l'argent frais à se vêtir des atours de la noblesse d'ancien régime, non sans une prudence toute bourgeoise. L'architecte, Charles Chamois, moins illustre que ses contemporains plus en vue, a su néanmoins concevoir un édifice caractéristique du goût du Grand Siècle, où la retenue extérieure cache souvent une richesse intérieure. La façade sur quai, sobrement alignée sur ses voisins, se distingue par l'élégance de son balcon ouvragé en fer forgé, un détail qui, sans ostentation, signale le statut de la demeure. Le véritable cœur de l'Hôtel de Lauzun se révèle dans sa cour intérieure. Cet espace, pavé, déploie une composition équilibrée de trois façades habitées face à un mur aveugle astucieusement animé par des arcades, créant une intimité propice aux usages domestiques et à la représentation privée. C'est ici que l'on découvre un cadran solaire vertical d'une précision et d'une richesse iconographique notables. Ses lignes horaires et calendaires, gravées et peintes, témoignent d'une ingénierie savante et d'une poésie cosmique. Le fait que son disque central, autrefois figuratif, ait mystérieusement disparu des réserves de l'hôtel, laisse transparaître une négligence regrettable pour un patrimoine d'une telle finesse. Quant aux décors intérieurs, ils furent confiés à Michel Dorigny, gendre et héritier de Simon Vouet, dont les fresques — tels le Triomphe de Cérès ou la Toilette de Vénus — perpétuent un classicisme académique alors en vogue, sans l'audace parfois perturbatrice d'autres écoles. L'histoire des propriétaires de Lauzun est une litanie typique des fluctuations sociales de l'Ancien Régime, voyant se succéder le duc de Lauzun, le marquis de Richelieu, de grands officiers comme les Ogier, et les Froulay. Cependant, c'est au XIXe siècle que l'hôtel connut une résurrection d'ordre littéraire et artistique qui lui conféra une patine culturelle bien plus durable que ses noblesses éphémères. De 1843 à 1845, Charles Baudelaire y résida sous les toits, composant 'L'Invitation au voyage' et y recevant Madame Sabatier. Plus fascinant encore, ces murs abritèrent les séances du célèbre Club des Haschischins, fondé par Théophile Gautier, lui-même voisin, et le peintre Joseph Ferdinand Boissard de Boisdenier. Une plaque commémorative tardive honore cette période, bien que l'on puisse imaginer les dettes du poète envers le brocanteur du rez-de-chaussée, M. Arondel, comme une facette plus prosaïque de cette bohème dorée. Les interventions du XXe siècle n'ont pas toujours été exemptes de reproches. L'installation en 1949 d'un 'nouvel escalier d'honneur', pastiche d'une œuvre du XVIIe siècle, évoquant celui de Maisons, révèle la délicatesse de l'exercice de l'imitation. Plus récemment, le remplacement puis la vente aux enchères des grilles de 1910, au profit de boiseries, a soulevé l'indignation des défenseurs du patrimoine parisien, illustrant les dilemmes perpétuels entre restauration et préservation de l'authenticité historique. Aujourd'hui propriété de la Ville de Paris et siège de l'Institut d'études avancées, l'hôtel, souvent choisi comme décor cinématographique, continue d'incarner une certaine majesté parisienne, certes retouchée, mais toujours empreinte d'une histoire riche et complexe.