18 place Vendôme, Paris 1er
La Place Vendôme, dans sa rectitude minérale et sa magnificence mesurée, impose à chaque édifice une discipline collective qui transcende les velléités individuelles. L'Hôtel Duché des Tournelles, au dix-huitième de cette ordonnance implacable, n'échappe pas à cette règle. Il représente, avec une sobriété toute classique, une pièce de ce grand théâtre urbain, conçue par Germain Boffrand à partir de 1723 pour Guillaume Cressart. Boffrand, cet architecte dont l'œuvre témoigne d'une transition agile entre l'apogée du classicisme louis-quatorzien et l'élégance naissante de la Régence, se retrouve ici dans la position délicate de devoir concilier sa propre vision avec le *parti pris* rigoureux des façades héritées du projet originel de Jules Hardouin-Mansart. Sa contribution à l'hôtel se manifeste dans une exécution raffinée, respectant le rythme des travées et l'emploi d'un ordre colossal, liant les deux principaux étages par des pilastres d'une grande distinction, le tout couronné par un attique discret. Le jeu des pleins et des vides y est orchestré avec la maîtrise attendue d'un élève de Mansart, privilégiant l'harmonie et la pérennité du dessin d'ensemble. L'histoire des occupants de l'hôtel est un miroir des évolutions sociales et financières de Paris. Après Cressart, ce fut le fermier général Louis-Auguste Duché des Tournelles qui y imprima son nom, signe d'une fortune édifiée au service du fisc royal. La succession de propriétaires, des figures de la haute administration aux aristocrates par mariage, puis aux cercles mondains – comme le pittoresque Cercle des Mirlitons qui y logea un temps en 1862, avant de déserter pour des horizons peut-être plus accommodants – illustre la fluctuation des élites et des usages, l'édifice passant du faste privé à la sociabilité plus informelle. Cette histoire mouvante des résidents souligne combien la pérennité architecturale de l'enveloppe contrastait souvent avec la vie intérieure, remodelée au gré des modes et des besoins. Le classement partiel de l'hôtel aux Monuments Historiques, circonscrit aux façades et aux toitures en 1930, en est d'ailleurs un aveu implicite, suggérant que les intérieurs, ayant connu maintes vicissitudes, n'ont pu être conservés dans leur intégrité originelle, une constante malheureusement familière à l'observateur averti. La reconversion de l'hôtel en siège de la maison Ed. Pinaud à la fin du XIXe siècle, puis son acquisition par Chanel en 1997 pour y installer sa division joaillerie et horlogerie, parachève la métamorphose. L'architecture de Boffrand, initialement écrin d'une fortune personnelle et d'un certain art de vivre, devient aujourd'hui un vecteur de l'image de marque d'un luxe globalisé. Les rénovations orchestrées par Peter Marino en 2007 ne sont plus tant une restauration fidèle qu'une adaptation pragmatique, un hommage au passé par l'intégration dans un discours commercial contemporain. L'Hôtel Duché des Tournelles, par cette trajectoire, illustre avec éloquence la capacité d'une architecture de qualité à traverser les âges, non sans quelques compromis, en se prêtant aux impératifs successifs du pouvoir, du prestige et, in fine, du commerce.