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Théâtre du Gymnase

Théâtre du Gymnase

38 boulevard de Bonne-Nouvelle, Paris 10e

L'Envolée de l'Architecte

Le Théâtre du Gymnase, dont l'appellation même – un lieu d'exercice du corps et de l'esprit – trahit une ambition initiale d'une rigueur quasi académique, s'inscrit sur le boulevard de Bonne-Nouvelle comme une stratification urbaine, édifié sur d'anciens jardins et, détail pittoresque, une parcelle de cimetière pré-révolutionnaire. Inauguré en 1820 sous l'impulsion de M. Lugan de La Rozerie, et conçu par les architectes Auguste Rougevin et Louis-Régnier de Guerchy, l'édifice originel devait sans doute refléter une sobriété néoclassique, conforme aux canons du Directoire et de la Restauration. Sa mission première, celle d'un espace d'entraînement pour jeunes comédiens, fut d'ailleurs assortie d'un « privilège » royal drastique, imposant une condensation grotesque des œuvres du répertoire, réduisant l'art dramatique à des esquisses, une sorte de calisthenics théâtral plutôt que de pleine expression. Ce purisme initial ne résista guère à l'appétit du public et aux impératifs économiques. Dès 1823, sous Delestre-Poirson, le théâtre adopta l'éclairage au gaz, innovation technologique majeure qui transformait radicalement l'expérience spatiale et l'ambiance scénique, faisant fi des bougies pour une lumière plus diffuse et contrôlable. L'octroi du titre éphémère de « Théâtre de Madame » en 1824, obtenu après une représentation à Dieppe pour la Duchesse de Berry, illustre la quête de respectabilité et de patronage, signe d'une transition vers un modèle plus mondain et moins didactique. Le répertoire, sous Poirson, s'émancipa progressivement des contraintes pour embrasser les comédies-bouffes et s'assurer l'exclusivité d'un dramaturge comme Eugène Scribe, annonçant une ère de divertissement plus accessible. Les dégradations structurelles, telles que la fermeture de 1850 qui sacrifia 150 places pour un confort accru des survivantes, révèlent les compromis constants entre l'esthétique, la fonctionnalité et la rentabilité. La véritable métamorphose intérieure survint en 1880, sous la direction de Victor Koning et la supervision de l'architecte Charles de Lalande. L'intérieur fut alors entièrement redécoré par Alfred Rubé et Philippe Chaperon pour le rideau, et Compan et Plumet pour le plafond. Ces interventions, riches en allégories des saisons, attestent d'une volonté d'opulence Belle Époque, superposant une esthétique plus bourgeoise et foisonnante à la rigueur probable de la structure originelle. Cette dialectique entre une enveloppe historique et des intérieurs continuellement réinterprétés constitue l'une des fascinations de l'architecture théâtrale parisienne. Sous la direction d'Adolphe Lemoine dit Montigny à partir de 1844, le théâtre embrassa résolument un répertoire plus sentimental, voire mélodramatique, privilégiant les « situations compromettantes » aux pièces édifiantes, accueillant des figures aussi diverses que Balzac, George Sand ou Alexandre Dumas. Le Gymnase devint ainsi un creuset de la création théâtrale du XIXe et XXe siècles, où des œuvres majeures de Labiche, Meilhac et Halévy furent créées. L'arrivée d'Henry Bernstein en 1926 marqua une période faste, ses créations emblématiques y prenant vie. Plus tard, sous Paule Rolle en 1940, le théâtre fit preuve d'une certaine audace en accueillant la pièce controversée de Jean Cocteau, « Les Parents Terribles », retirée ailleurs, démontrant une fidélité au drame moderne. Marie Bell, tragédienne émérite, en assuma la direction à partir de 1962, y interprétant une Phèdre mémorable, réaffirmant le lien du lieu avec l'excellence de l'interprétation. Inscrit monument historique en 1994, une reconnaissance somme toute tardive pour un lieu chargé d'une histoire aussi dense, le Théâtre du Gymnase Marie-Bell continue de fonctionner au sein du réseau des Théâtres Parisiens Associés. Son évolution, des strictes conditions d'un gymnase dramatique aux drames psychologiques, en passant par les farces et les grands classiques, révèle une adaptabilité remarquable. Il est curieux de constater qu'un lieu ayant abrité tant de figures éminentes et d'expressions artistiques variées ait, plus récemment, pu servir de cadre à des événements de nature plus… polémique, comme les « Bobards d’Or » en 2023, ajoutant une note contemporaine, voire dissonante, à sa riche et parfois imprévisible trajectoire culturelle.