11, rue Mercière, Strasbourg
Le bâtiment à l'angle de la Rue Mercière et de la Place de la Cathédrale à Strasbourg, aujourd'hui connu sous le nom de Pharmacie du Cerf, est moins une entité figée qu'une superposition patiente de destins bâtis, une sorte de chronique urbaine incarnée. Son histoire, qui remonte à une première mention d'apothicaire en 1268, est jalonnée de destructions et de renaissances, chaque incendie, chaque reconstruction, réécrivant et densifiant sa matérialité. Après l'incendie dévastateur de 1268, puis celui de 1466, l'édifice actuel résulte de campagnes successives qui ont progressivement modelé sa silhouette. La famille Philippi, apothicaires et notables strasbourgeois jusqu'à la fin du XIVe siècle, y établit une présence influente, transformant le commerce en un lieu de pouvoir citadin. Cette période de relative stabilité est suivie d'une phase plus fluctuante où l'échoppe cède parfois sa vocation commerciale à celle de simple habitation, accueillant même pour un temps en 1432, le futur pape Pie II, Énée Silvio Piccolomini, détail qui ne manque pas de piquant pour un commerce de remèdes. C'est vers 1497 que l'ensemble prend une orientation architecturale significative. La réunion de la maison d'angle et de celle donnant sur la rue Mercière permet de créer un vaste rez-de-chaussée commercial. Les grandes ouvertures vers l'extérieur et une riche décoration sculptée témoignent alors d'une aspiration à une visibilité accrue et à une expression ornementale affirmée, soulignant le renouveau de l'activité. La fin du XVIe siècle marque une étape cruciale dans l'achèvement de sa configuration. Vers 1567, l'encorbellement de l'angle, élément structurel et visuel distinctif, est renforcé par l'adjonction de colonnes en pierre, formalisant un soutien devenu esthétique. Puis, vers 1598, Albrecht Wessner, par une intelligente agrégation foncière, parvient à fusionner plusieurs parcelles adjacentes, créant ainsi un bloc unifié et plus dense, intégrant même un nouveau bâtiment en cour. C'est à cette période que l'enseigne Au cerf d'or s'impose, signalant la permanence retrouvée de la fonction pharmaceutique. Le XVIIe siècle voit l'arrivée de la dynastie des Spielmann, qui pérennise l'héritage. Au XVIIIe siècle, l'édifice transcende son rôle commercial : le premier étage se transforme en salle de cours, où Jacques Reinbold Spielmann, professeur de botanique et de médecine, distille son savoir à des élèves dont le jeune Johann Wolfgang von Goethe. Une anecdote qui souligne combien ces lieux, au-delà de leur façade, pouvaient être des foyers d'intellectualité. L'acquisition d'une maison voisine en 1713 et la réfection des façades visent à homogénéiser l'ensemble, révélant un souci d'unité esthétique pour ce patchwork de constructions. Le nom de Pharmacie du Cerf s'ancre alors définitivement. Curieusement, malgré cette richesse historique et fonctionnelle, la fin du XVIIIe siècle voit un certain délaissement. La municipalité, dans une tentative de modernisation urbaine des plus brutales, envisage sa destruction en 1818, le jugeant insalubre. Fort heureusement, l'opposition farouche de la veuve de Charles François Spielmann préserve l'édifice de cette sentence hâtive. Cette résistance, préfigurant peut-être les consciences patrimoniales futures, assure sa survie jusqu'à son classement en tant que Monument Historique à partir de 1936. La Pharmacie du Cerf demeure ainsi un témoin privilégié des transformations sociales, économiques et architecturales de Strasbourg, une leçon de persévérance édifiée pierre par pierre.