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Pont de pierre

Pont de pierre

Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

Le franchissement de la Garonne, fleuve capricieux et sujet aux marées, a longtemps constitué pour Bordeaux une entrave significative, un défi que des esprits illustres comme Jean-Rodolphe Perronet, l'architecte du pont de la Concorde, jugeaient quasi insurmontable. On raconte même que le maréchal de Richelieu, interrogé sur la pose de la première pierre, aurait ironiquement déclaré préférer en poser la dernière. C'est dans ce contexte de réticence et de difficulté technique que Napoléon Ier, frappé par l'incommodité du passage en 1808 lors de ses déplacements militaires vers l'Espagne, imposa par décret la construction de cet ouvrage essentiel. Ce n'était pas seulement une question de prestige ou de commodité civile ; l'acheminement des troupes vers la péninsule ibérique exigeait une infrastructure fiable. L'ingénieur Claude Deschamps et son gendre Jean-Baptiste Billaudel furent les maîtres d'œuvre de cette entreprise colossale, initiée en 1810. Le site, avec ses forts courants et ses fonds vaseux, se révéla particulièrement hostile. Les fondations, un casse-tête pour l'époque, furent résolues grâce à l'utilisation ingénieuse de pieux de pin des Landes et de sapin, enfoncés profondément jusqu'au terrain stable et protégés par un chevetrement, le tout mis en place à l'aide d'une cloche de plongée, une innovation technique d'origine britannique, témoignant d'une ingéniosité pragmatique. Initialement envisagé en bois, puis avec des arches en fer, l'ouvrage fut finalement réalisé en maçonnerie, une décision prise en 1819, privilégiant la robustesse de la pierre de Saint-Macaire et de Vianne, alliée à la brique locale issue du limon de la Garonne, pour ses portées plus importantes. Le Pont de pierre se déploie sur 487 mètres, composé de dix-sept arches. Cette configuration a donné naissance à une légende tenace, voulant que le nombre d'arches corresponde au nombre de lettres du nom de l'Empereur. Une anecdote charmante, mais fantaisiste, puisque le projet initial en comptait dix-neuf, avant que des contraintes budgétaires ne dictent une réduction à dix-sept en 1819. L'ouvrage dissimule une particularité structurelle notable : son tablier est creux, intégrant des galeries longitudinales sous les trottoirs, ménageant des salles voûtées au-dessus de chaque pile. Cette conception, au-delà de sa fonction d'accès et d'inspection, participait à l'allègement de la structure, une astuce architecturale subtile. Le financement, un mélange de fonds publics et d'initiatives privées, fut assuré par la Compagnie du pont de Bordeaux, fondée par le négociant Pierre Balguerie-Stuttenberg. En contrepartie, un droit de péage fut institué, source de revenus substantiels et de non moins vives protestations. Son rachat par la ville en 1863 permit l'annexion du quartier de La Bastide, transformant radicalement l'urbanisme bordelais et ouvrant la voie à l'expansion de la ville sur la rive droite. Au fil des décennies, le pont a connu des transformations. Élargi en 1954 de 14,8 à 19 mètres, perdant ses pavillons d'octroi néoclassiques aux colonnes doriques et sa corniche d'origine, il a vu son esthétique altérée pour répondre aux impératifs d'une circulation grandissante. Plus récemment, il a été adapté au passage du tramway et même à des besoins logistiques singuliers, avec l'installation de ducs-d’Albe pour guider les convois de l'Airbus A380. Cependant, les défis originels du fleuve demeurent : les pieux des piles deux et trois continuent de s'enfoncer lentement, imposant des renforcements réguliers, des « corsets » de micropieux qui témoignent de la lutte constante entre l'édifice et la nature. Ce pont, bien au-delà de sa fonction première, est devenu un emblème, un sujet d'inspiration pour des peintres comme Garneray ou Brascassat, et une icône culturelle, immortalisée jusqu'en philatélie. Il est aujourd'hui réservé aux tramways, vélos et piétons, offrant une parenthèse de sérénité sur ce fleuve dont la puissance a tant marqué son histoire.