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Gare des Carbonnets

Gare des Carbonnets

Impasse des Carbonnets, Asnières-sur-Seine

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice connu sous le nom de Gare des Carbonnets, ou plus justement Gare Lisch, par une pronominalisation méritée de son architecte Juste Lisch, incarne à lui seul une part des paradoxes architecturaux et fonctionnels du XIXe siècle finissant. Initialement conçue pour l'éphémère mais grandiose Exposition Universelle de 1878 au Champ-de-Mars, cette structure témoignait déjà d'une ingéniosité singulière. Lisch avait orchestré une composition où la robustesse de la charpente métallique, alors audace technique, se mariait au remplissage de briques polychromes et à l'éclat des tuiles plates vernissées, le tout reposant sur un soubassement de pierre. L'ensemble, d'une envergure notable de près de 1500 m², offrait un bâtiment central majestueux, la salle des pas-perdus, flanqué de deux extensions vitrées à vocation administrative, un agencement qui conciliait l'efficacité industrielle et une certaine prestance publique, apte à accueillir quatre voies de chemin de fer. C'était un prototype de la gare légère et démontable, une œuvre d'ingénierie autant que d'architecture. La première péripétie notable de son existence fut son déplacement en 1897 vers Asnières-sur-Seine. Ce fut moins par vision que par pragmatisme, suite à la destruction des ateliers de la Compagnie de l'Ouest par une tornade. Un bâtiment d'exposition, par essence provisoire, acquérait ainsi une seconde vie, transformé en gare électrique de Bois-Colombes à partir de 1924, marquant une étape dans l'électrification ferroviaire. De terminus d'une ligne temporaire, elle devint la tête de ligne d'un tronçon électrifié, avec ses voies en impasse contrastant avec les lignes à vapeur avoisinantes. Cependant, les évolutions techniques, le quadruplement des voies et l'extension de l'électrification la condamnèrent. En 1936, elle fut désaffectée en tant que gare, reconvertie en ateliers, puis simple annexe de dépôt, une forme de déclassement fonctionnel qui signait son éloignement de son ambition originelle. On évoqua même, en 1972, l'idée d'y installer l'École nationale de cirque d'Annie Fratellini, une proposition audacieuse témoignant de l'éclectisme de sa perception. Son destin faillit s'achever en 1983 sous les coups des démolisseurs. Son salut, presque inespéré, vint d'un Asniérois passionné, Pierre Tullin, et d'une campagne du Figaro, qui permirent son inscription à l'Inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1985. Un geste salutaire, certes, mais insuffisant. La protection ne s'est pas accompagnée de moyens, et l'édifice, désormais un vestige imposant mais silencieux, a sombré dans une dégradation avancée. Des parties se sont effondrées, des arbres ont pris racine dans ses entrailles, un incendie l'a même consumée en partie. Un triste état pour un témoin privilégié de l'âge d'or ferroviaire. Les décennies qui suivirent furent une litanie de projets de réhabilitation avortés : un remontage à Cergy-le-Haut, l'ambitieuse "Cité du Voyage" envisagée comme pôle économique et culturel, puis un centre de coworking. Autant d'initiatives, souvent bien intentionnées, qui se heurtèrent aux contraintes financières et aux réalités épidémiques, comme le projet de 2019 abandonné en 2021. Le paradoxe d'un monument historique, préservé sur le papier, mais voué à la ruine par l'inaction, fut même mis en lumière par l'artiste JR et son projet InsideOut. Il aura fallu attendre 2024 pour que la commune d'Asnières-sur-Seine prenne la décision de racheter la gare Lisch. Une restauration à l'identique est désormais prévue pour 2025, un engagement significatif, mais qui ne vient pas sans le poids d'un passé complexe et la promesse, encore fragile, d'une troisième vie pour cet édifice itinérant et résilient.