place du Panthéon, Paris 5e
Le Panthéon parisien, juché sur la montagne Sainte-Geneviève, fut conçu, non sans une certaine prétention, comme l'expression architecturale d'une ambition double : celle d'un roi en quête de salut divin et, plus tard, celle d'une nation en quête de ses propres icônes. Son identité fluctuante, de basilique à mausolée républicain, est une histoire en soi, gravée dans sa pierre même. Son architecte, Jacques-Germain Soufflot, s'inscrit dans ce courant néo-classique qui cherchait à concilier la grandeur antique avec la légèreté structurelle des édifices gothiques. Un pari audacieux, où le péristyle corinthien, réminiscence directe du Panthéon de Rome, dialogue avec un plan en croix grecque coiffé d'une triple coupole, inspirée, dit-on, du Tempietto de Bramante et même de Saint-Paul de Londres. Cette superposition de références, que certains qualifièrent déjà d'éclectisme, est loin d'être un simple pastiche. L'innovation majeure résidait dans l'emploi de la pierre armée de chaînages de fer, une prouesse technique d'alors, préfigurant le béton armé, destinée à alléger les masses et à ouvrir l'espace. Malheureusement, cette audace structurelle fut aussi source de contestations virulentes, minant l'architecte jusqu'à sa mort, avant l'achèvement de son œuvre. Dès 1791, la Révolution française, dans un élan de pragmatisme idéologique, détourne l'édifice de sa vocation sacrée. L'église Sainte-Geneviève, à peine consacrée, devient le Panthéon des grands hommes. Quatremère de Quincy, en charge de cette conversion, procède alors à des modifications jugées, par l'historien, comme une altération regrettable du projet initial de Soufflot. La suppression de trente-huit des quarante-deux fenêtres plongea délibérément la nef dans une pénombre, substituant à la lumière diffuse et aérienne voulue par Soufflot une solennité plus funèbre, plus romaine, mais aussi, fatalement, une humidité corrosive pour les armatures métalliques. Le dôme, véritable tour de force technique, dissimule une complexité remarquable. Ce que le visiteur perçoit comme une unique voûte à caissons est en réalité l'enveloppe intérieure d'un système à trois coupoles. La coupole intermédiaire, en forme de chaînette renversée – une géométrie mathématiquement parfaite pour la répartition des charges, théorisée par Robert Hooke et formalisée par des esprits tels que Jacques Bernoulli – soutient la lanterne de pierre, tout en permettant à la lumière de s'y infiltrer subtilement pour éclairer l'Apothéose de sainte Geneviève d'Antoine Gros. C'est sous cet agencement sophistiqué que le Pendule de Foucault, depuis 1851 puis réinstallé en 1995, continue de matérialiser l'imperceptible rotation de notre planète, offrant une démonstration scientifique d'une élégance rare au cœur même de ce temple de la mémoire. La crypte, d'une ampleur surprenante, n'est pas une simple catacombe. Ses galeries ouvertes sur l'extérieur par de discrètes fenêtres, et sa salle centrale inspirée par les temples doriques visités par Soufflot, suggèrent une destinée bien plus grandiose que celle d'un caveau ordinaire. Les 81 hôtes actuels, parmi lesquels Voltaire, Rousseau, Hugo, ou les plus récentes Simone Veil et Joséphine Baker, occupent à peine un tiers de sa capacité. Cette largesse démesurée alimente l'hypothèse d'une intention originelle de mausolée pour les Bourbons, un projet dynastique dont la Révolution s'est opportunément emparée. L'histoire de ce monument est une véritable fresque des revirements politiques français. Son fronton, portant la devise « Aux grands Hommes, la Patrie reconnaissante », fut maintes fois refait, la croix chrétienne sur son dôme enlevée et remise au gré des régimes. L'ironie n'est pas mince : Voltaire, grand critique de l'Église, repose ici, tandis que Louis XVIII, dans un trait d'esprit bien mesuré, aurait justifié sa présence en déclarant : « Laissez-le donc, il est bien assez puni d'avoir à entendre la messe tous les jours. » Le fait que Mirabeau, le premier « panthéonisé », en fut retiré quelques mois plus tard pour des découvertes « compromettantes », établit d'emblée la fragilité posthume des gloires nationales. Plus récemment, les « Untergunther », un groupe d'explorateurs urbains, a redonné vie, clandestinement et à leurs frais, à l'horloge Wagner de 1850, restée silencieuse des décennies. Un acte de dévotion inattendu, presque un pied de nez à l'institution. Aujourd'hui, le Panthéon demeure un lieu de mémoire collective, un « sacré » républicain qui peine parfois à incarner le rassemblement, comme l'observait Mona Ozouf. Les panthéonisations, désormais prérogative présidentielle, sont des gestes politiques forts, soulevant débats et controverses, et révélant les critères fluctuants de la reconnaissance nationale. Ce grand bâtiment, dont la restauration est un chantier pharaonique du XXIe siècle, continue d'être un laboratoire des idées et des symboles de la France, un miroir des tensions et des aspirations de la nation, toujours en quête d'elle-même.