11-25 avenue du Général-Leclerc, Maisons-Alfort
Il est curieux d'observer combien, parfois, la mémoire architecturale d'un édifice industriel se réduit à son épiderme. De la vaste usine de la Suze, érigée dès 1875 à Maisons-Alfort, seul subsiste aujourd'hui un fragment de façade et sa tour, vestiges d'une époque où l'industrie cherchait à parer son visage pour mieux s'intégrer au tissu urbain. Ce pignon aveugle, inscrit à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques, est le témoignage d'une transformation opérée en 1934 par l'architecte Paul Fenard, à la demande de Fernand Moureaux, figure tutélaire et fondatrice de l'entreprise. L'intention était manifeste : harmoniser l'esthétique de cette distillerie en pleine expansion avec les édifices voisins, l'École Vétérinaire et surtout la très récente église Sainte-Agnès, dont Moureaux lui-même avait généreusement financé 80% de la construction. Ce souci d'intégration civique d'un complexe industriel, par le truchement d'une façade Art Déco, est révélateur d'une ambition qui dépasse la simple fonctionnalité. Le choix du style Art Déco pour cette intervention n'est pas anodin. Il confère à cette peau de béton et de parpaings une monumentalité sobre, où le décorativisme s'exprime par la frise supérieure, ornée de métopes cintrées où figurent les armoiries des villes abritant usines et entrepôts de la Suze. C'est là une forme d'affirmation géographique, un marquage territorial traduit en bas-relief, qui rompt avec l'austérité purement fonctionnelle que l'on pourrait attendre d'une usine. Cette façade, plus qu'un mur, est une bannière. Elle dissimule la logique interne de la production pour offrir au regard une image policée, moderne et institutionnelle. Fernand Moureaux, ce distillateur devenu mécène, incarnait cette volonté de bâtisseur. Son rôle ne se limitait pas à la production d'un apéritif innovant à base de gentiane – une rupture audacieuse avec les vins apéritifs de l'époque, couronnée d'une médaille d'or à l'Exposition Universelle de 1889. Il fut aussi un bienfaiteur pour sa commune, érigeant un stade pour le personnel, et finançant l'église Sainte-Agnès. Une anecdote savoureuse rapporte que le clocher de cette église aurait été inspiré par la forme iconique de la bouteille de Suze, et que les vitraux de Max Ingrand intègrent les portraits des douze membres du conseil d'administration. Une fusion du sacré et du profane, de l'entreprise et de l'esprit, qui dénote une personnalité singulière, dont l'épouse, dit-on, regrettait de n'avoir pu être architecte. Le destin de ce site fut celui de bien des industries du XXe siècle. Après la splendeur de l'expansion, les vicissitudes économiques — l'hostilité du gouvernement de Vichy à la France de l’apéro, puis des erreurs stratégiques après la mort de Moureaux en 1956, comme un mécénat sportif hasardeux ou la mévente d'un nouveau produit — menèrent au rachat par Pernod en 1965. L'usine de Maisons-Alfort ferma définitivement en 1974, la production étant rapatriée à Créteil, puis à Thuir dans les Pyrénées-Orientales, au sein d'une usine historique elle-même liée aux ateliers d'Eiffel. Après avoir hébergé les cycles Lejeune, le site de Maisons-Alfort devint une friche industrielle. La sauvegarde de ce fragment architectural, par son démontage et sa repositionnement lors d'une opération de requalification urbaine dans les années 1990, atteste de la valeur patrimoniale et symbolique de cet épiderme qui continue de raconter, à sa manière discrète, l'histoire d'un mécénat industriel et d'une esthétique des Trente Glorieuses.