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Théâtre de la Ville

Théâtre de la Ville

15 avenue Victoria, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

L'ordonnance symétrique de la place du Châtelet, fruit de la vision haussmannienne et du talent de Gabriel Davioud, offre un exemple éloquent de la monumentalité voulue par le Second Empire. Ce Théâtre de la Ville, jadis Théâtre-Lyrique, n'est en somme que le répondant architectural du Théâtre du Châtelet qui lui fait face, une réplique quasi-identique, un exercice de style visant à une certaine grandiloquence urbaine plutôt qu'à l'expression d'une singularité artistique profonde. Construit entre 1860 et 1862, sur l'emplacement d'un lacis de rues vétustes, il remplaçait une salle du boulevard du Temple, et témoignait de cette volonté de rationalisation et d'hygiène urbaine, chère aux édiles de l'époque. Davioud, architecte prolifique, excellait dans cette exécution d'une architecture publique à la fois imposante et fonctionnelle. Ses façades, souvent en pierre de taille, conféraient à ses édifices cette prestance académique propre au goût de l'époque. Toutefois, l'histoire a rarement épargné ces constructions. L'édifice, dans sa prime jeunesse, fut le berceau d'un répertoire lyrique français prometteur, accueillant les créations de Gounod et Bizet. Mais le destin des monuments parisiens est souvent turbulent : il fut consumé par les flammes lors de la Commune de 1871. Sa reconstruction, rapide et fidèle à l'enveloppe extérieure originelle dès 1874, révèle un certain pragmatisme : l'importance de la façade comme élément du décor urbain primait, tandis que l'aménagement intérieur pouvait déjà s'offrir quelques libertés. C'est là que le bâtiment entame une danse d'identités, changeant de nom au gré des directions et des sensibilités. Théâtre-Historique, Théâtre des Nations... jusqu'à ce que la figure emblématique de Sarah Bernhardt, maîtresse des lieux à partir de 1898, lui imprime son nom avec l'autorité que l'on sait. Anecdote révélatrice : l'actrice, dont la force de caractère était légendaire, a non seulement dirigé le théâtre, mais l'a modelé à sa démesure, devenant intrinsèquement liée à sa légende, une sorte de personnification architecturale. Le XXe siècle, avec ses soubresauts politiques, continue de brouiller les pistes de son appellation. Théâtre de la Cité sous l'Occupation, il abrite alors la première des *Mouches* de Sartre, un fait divers culturel qui révèle une capacité d'adaptation singulière. Mais la métamorphose la plus radicale advient entre 1967 et 1968, sous la direction de Jean Mercure. Là où le Châtelet avait su conserver sa salle à l'italienne, le Théâtre de la Ville abandonne résolument son ordonnance historique pour adopter une structure en gradins, conçue par Valentin Fabre et Jean Perrottet. Cette intervention, qui préserve la façade et la toiture inscrites aux monuments historiques, constitue un exemple classique de « façadisme » vertueux, où l'on conserve l'épiderme tout en renouvelant profondément l'organisme interne. Le dialogue entre le plein de la façade néo-classique et le vide repensé de l'intérieur moderne symbolise une rupture avec le décorum d'antan, au profit d'une fonctionnalité nouvelle, plus démocratique dans sa distribution des places. C'est avec Gérard Violette, à partir de 1985, que le théâtre, enfin stabilisé sous le nom de Théâtre de la Ville, trouve sa véritable vocation contemporaine. Délaissant quelque peu l'héritage théâtral classique, il s'impose comme un phare international de la danse contemporaine et des musiques du monde. Une orientation audacieuse, presque un acte de rébellion contre la tradition, qui a permis à des artistes comme Pina Bausch ou Sankai Juku de trouver à Paris un lieu de consécration. Ce virage, en somme, n'est pas tant une rupture qu'une réinvention pragmatique, un moyen de se distinguer dans l'abondance de l'offre culturelle parisienne. Les récentes rénovations, prolongées par les aléas des diagnostics (amiante, plomb, fléaux modernes), rappellent que ces vieilles dames de pierre exigent des soins constants, des investissements colossaux. Le coût de la pérennité architecturale et culturelle, parfois sous-estimé, se manifeste ici avec une clarté désarmante. Le Théâtre de la Ville, ou désormais Sarah-Bernhardt à nouveau, continue ainsi sa mue, un palimpseste architectural et culturel au cœur de Paris, dont l'identité semble se redéfinir à chaque décennie, avec une constance dans l'inconstance qui n'est pas sans charme.