8, 10 rue Dussoubs [ 2 ] 145 rue Saint-Denis, Paris 2e
La typologie du passage couvert, figure emblématique de l'urbanisme parisien du XIXe siècle, offre un microcosme où l'architecture s'efface souvent derrière la fonction mercantile. Le Passage du Grand-Cerf, enchâssé entre la rue Dussoubs et la rue Saint-Denis, illustre avec une certaine acuité cette dualité. Son histoire, d'une église transformée en entrepôt à un projet d'Opéra-Comique avorté en 1782, est celle d'un espace en constante redéfinition avant même sa cristallisation architecturale. Attesté dès le milieu du XVIIIe siècle comme débouché d'un hôtel éponyme, il ne connaîtra sa véritable vocation de promenade commerciale couverte qu'avec une certaine lenteur. L'ouverture en 1825 par la compagnie Devaux-Moisson fut sans doute plus une opération foncière qu'une geste architecturale audacieuse, un simple prolongement de la tradition des couloirs de cour aménagés. Il est même rapporté en 1837 par Marlès, non sans une pointe d'ironie rétrospective, qu'il ne présentait alors « rien de remarquable », apparaissant déjà démodé face aux innovations contemporaines. C'est précisément cette perception initiale qui rend la mutation de 1845 d'autant plus significative. Cette année-là, le Grand-Cerf se voit enfin paré d'une imposante verrière. L'adoption d'une ossature métallique permet d'élever le faîtage, créant ainsi des surfaces vitrées généreuses en hauteur, inondant les façades intérieures des boutiques d'une lumière zénithale inédite pour l'époque. Cette innovation structurelle, qui matérialise une forme de dialectique entre le plein et le vide, l'opacité et la transparence, confère au passage une échelle et une luminosité qui le distinguent et l'ancrent fermement dans l'esthétique du Second Empire, bien que sa conception originelle soit antérieure. Cette prouesse, un mariage réussi entre l'ingénierie et l'espace public marchand, n'aura pourtant pas suffi à le prémunir d'une certaine périclitation. Légataire de l'Assistance publique en 1862, le passage, jadis florissant, voit ses revenus décliner inexorablement à la fin du siècle, conséquence, nous dit-on, d'un « trop grand abandon ». Le déclin fut tel que sa valeur s'effrita, avant une résurrection quasi phénixienne. Vendu en 1985, il bénéficie d'une restauration et d'une reconstruction à l'identique, un geste conservateur qui pérennise son identité. Sa résilience est notable, se manifestant aujourd'hui par la présence d'artisans, créateurs et même, avec une certaine modernité surprenante, de commerçants acceptant les cryptomonnaies, ce qui lui valut le surnom pittoresque de « Bitcoin Boulevard ». Son rayonnement, si peu perçu en son temps, se mesure aussi à l'international, ayant inspiré les architectes des célèbres passages du Goum et Petrovsky à Moscou. Et pour le connaisseur d'une certaine cinématographie française, il n'est pas sans rappeler les déambulations juvéniles de Zazie dans le métro, immortalité cinématographique qui ancre définitivement ce lieu dans la mémoire collective, bien au-delà de sa seule fonction commerciale.