Quai du Maroc Rue des Etrangers, Bordeaux
L'étude des formes de radoub du port de Bordeaux révèle, au-delà de leur stricte fonction utilitaire, une certaine inertie dans l'adaptation aux impératifs maritimes. Longtemps, l'entretien des navires se résuma à une pratique des plus rudimentaires : l'échouage sur les grèves de la Garonne. Il fallut attendre le XIXe siècle et l'intensification du trafic pour que l'idée d'installations dédiées prît corps, non sans une certaine lenteur si l'on compare Bordeaux à d'autres ports français déjà pourvus de plusieurs bassins. Marseille en comptait cinq, Le Havre quatre, et même Saint-Nazaire, de moindre envergure, en possédait déjà trois. Les premières tentatives, comme le bassin flottant de Jean-Baptiste Courau en 1847, étaient louables mais limitées, ne pouvant accueillir que des navires de faible tonnage. La véritable impulsion vint avec le décret de 1867, qui valida enfin un projet d'envergure sur la rive gauche, à Bacalan. Ce n'est qu'en 1874 qu'une décision administrative autorisa la construction du premier grand bassin de radoub, dont l'ouverture interviendra en 1885, près d'une décennie plus tard. Cette première forme, longue de 157 mètres et large de 20, devait répondre à l'accueil des transatlantiques, symboles de la puissance maritime de l'époque. Sa sœur cadette, plus modeste, ne fut achevée qu'en 1906, témoignant d'une démarche progressive, voire prudente. Ces ouvrages sont édifiés en pierre de taille, adoptant une forme ovale et des parois en gradins, une solution technique permettant un calage progressif et stable des navires. Le principe est simple mais ingénieux : des tains fixés sur le radier soutiennent la quille, tandis que des cabestans et bornes sur les bajoyers facilitent le halage. L'évacuation des eaux est assurée par un système de pompes, centralisé dans une machinerie commune aux deux formes, ce qui en souligne l'efficacité structurelle. Le radoub numéro un, le plus imposant, peut aujourd'hui encore recevoir des paquebots fluviaux et des yachts, bien qu'une enclave extérieure jugée inutilisable réduise sa capacité effective. Le second, de dimensions plus modestes, est dédié aux embarcations de plaisance. L'histoire récente des formes de radoub de Bordeaux est emblématique des défis de la patrimonialisation industrielle. Après une fermeture en 1997, et malgré leur inscription au titre des Monuments Historiques dès 2008, ces installations furent menacées par des projets immobiliers ambitieux, notamment la construction d'une tour de 60 mètres. Ce Projet Îlot Lesieur, porté par la municipalité, a suscité une vive opposition. Des voix, comme celle de Philippe Dorthe, ont rappelé l'inscription du site au patrimoine mondial de l'UNESCO et alerté l'ICOMOS. Le rapport de cet organisme en octobre 2015 fut sans équivoque : des constructions de grande hauteur altéreraient irréversiblement l'intégrité morphologique et la signification culturelle du site. Cette intervention décisive a conduit à l'abandon du projet, permettant aux formes de radoub de retrouver leur vocation originelle en 2016, un retour à la fonction qui souligne la pertinence persistante de ces structures, au-delà de leur valeur mémorielle. Elles demeurent des témoins silencieux d'une époque révolue, mais dont l'héritage technique et patrimonial continue d'ancrer le port de Bordeaux dans une histoire maritime dense.