16 rue de l'Abbaye, Paris 6e
Paris regorge d'édifices qui prétendent à l'antiquité, mais peu incarnent aussi manifestement une stratigraphie temporelle aussi chaotique que l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Née au milieu du VIe siècle sous l'impulsion royale de Childebert Ier, son destin fut d'être, avant Saint-Denis, une nécropole mérovingienne, et d'acquérir un lustre tel qu'elle fut surnommée « Saint-Germain-le-doré », un détail charmant qui témoigne de l'ambition initiale, malheureusement perdue sous les strates des siècles. Cette opulence attira, hélas, les Normands, qui, par leurs assauts répétés au IXe siècle, réduisirent à néant la première basilique, inaugurant un cycle de reconstructions et de destructions qui allait façonner l'identité fragmentée du lieu. L'abbé Morard, autour de l'an mil, s'attela à l'édification de l'actuel clocher-porche, de la nef et du transept, posant les bases de l'édifice roman que nous percevons aujourd'hui, ou du moins, ce qu'il en reste. La dendrochronologie situe l'abattage des bois pour la charpente de la nef entre 1018 et 1038, un témoignage rare de l'architecture préromane en Île-de-France, dont les chapiteaux historiés, d'une rudesse parfois déconcertante, puisent dans un répertoire savant et mythologique. Cependant, la « restauration » des grandes arcades de la nef par Étienne-Hippolyte Godde au début du XIXe siècle, et le remplacement de douze chapiteaux originaux – les plus remarquables, dit-on – par des copies qui ne ressemblent que « vaguement » à leurs modèles conservés au musée de Cluny, nous confrontent à la question épineuse de l'authenticité et de la pertinence de certaines interventions. Les Mauristes, au XVIIe siècle, en voûtant la nef et les bas-côtés, ont eux aussi contribué à cette confusion stylistique, imitant un gothique primitif sans toujours en comprendre les finesses. Le chœur, érigé au milieu du XIIe siècle sous l'abbé Hugues, représente une rupture décisive. Ce chantier, mené avec une rapidité déconcertante entre 1145 et 1155, est l'un des premiers éclats de l'architecture gothique, contribuant à sa diffusion en Île-de-France, et dont les arcs-boutants, même si leur généralisation fut plus tardive, attestent d'une audace structurelle pionnière. Ses chapiteaux, d'une grande qualité, marient l'acanthe corinthienne à un imaginaire foisonnant de chimères antiques, témoignant d'une érudition monastique certaine. Le prestige de l'abbaye était tel qu'elle fut un centre d'érudition majeur sous les Mauristes à partir de 1630, avec des figures comme Mabillon et Montfaucon, dont les travaux sur les sources historiques restent des piliers de la science. Elle fut également le théâtre de disputes notoires avec l'Université de Paris pour les terres du Pré-aux-Clercs, manifestant sa puissance temporelle par le pilori et le gibet, attestés par la pendaison de faux monnayeurs en 1256, un rappel brutal de l'autorité ecclésiastique d'antan. La Révolution marqua un effondrement brutal. L'abbaye fut spoliée, transformée en manufacture de salpêtre, et une explosion en 1794 ravagea la chapelle de la Vierge, œuvre majeure de Pierre de Montreuil, architecte de la Sainte-Chapelle. Le mobilier fut dispersé, les tombeaux royaux détruits, et le culte ne fut rétabli qu'en 1803, sur un édifice profondément blessé. Les restaurations du XIXe siècle, notamment celles de Victor Baltard, ajoutèrent une nouvelle couche d'interprétation, dont les peintures murales d'Hippolyte Flandrin dans le chœur et la nef, encadrées par une « ornementation désastreuse » de Denuelle, selon les critiques de l'époque, qui ont altéré la perception des volumes romans et gothiques. Aujourd'hui, Saint-Germain-des-Prés se dresse comme un palimpseste, sa vénérable ancienneté masquée par les cicatrices du temps et les audaces – parfois malheureuses – de ses rénovateurs, un monument où l'on vient aussi méditer sur les restes de Descartes et de Boileau, ultimes invités d'une histoire millénaire de sédimentation architecturale et humaine.