57, 59, 61 rue de Provence 1 à 7, 16, 18, 35, 37 cité d'Antin, Paris 9e
Il est parfois fascinant d'observer comment la trame urbaine parisienne s'est patiemment remaillée, fragmentant les opulentes propriétés de l'Ancien Régime pour y insérer des articulations plus modestes, mais éminemment pragmatiques. La Cité d'Antin, ouverte en 1829 par la compagnie Delaunay, s'inscrit précisément dans cette lignée, se faufilant avec une discrétion toute commerciale sur une portion de l'ancien hôtel de Montesson. Cet édifice, œuvre de l'architecte Brongniart – dont la sobriété néoclassique avait déjà marqué la Bourse de Paris – fut érigé entre 1769 et 1772 pour la marquise de Montesson, et connut un destin funeste en 1810. L'ambassadeur d'Autriche, Schwarzenberg, y donna alors un bal somptueux, célébrant le mariage de l'Empereur avec l'archiduchesse Marie-Louise, événement qui se mua en tragédie par un incendie dévastateur. Une fin spectaculaire pour une demeure qui allait bientôt céder le pas à une ambition plus prosaïque. La Cité d'Antin, en tant que voie privée, révèle une dialectique spatiale intéressante : un vide interstitiel taillé dans le plein urbain, offrant une circulation parallèle aux artères principales, sans pour autant s'offrir à la grandiloquence publique. L'architecture y est par conséquent dénuée de toute emphase, privilégiant la fonctionnalité et la répétition des façades qui bordent ce corridor. Elle incarne cette période post-révolutionnaire où la spéculation foncière et la rationalisation de l'espace supplantent les élans monumentaux. Il ne s'agit pas ici d'une architecture de l'éclat, mais d'une architecture de l'efficience, utilisant des matériaux pérennes mais sans ostentation, créant un continuum bâti qui sert de support à des vies et des activités diverses. Au fil de son existence, cette cité a été le théâtre d'une succession d'occupations singulières, souvent révélatrices des mœurs de l'époque. Le numéro 7 hébergea jadis la Fédération française de rugby, puis Familles rurales, un curieux mélange d'activités s'il en est. Plus édifiant encore est le destin du numéro 29, qui, après avoir abrité jusqu'en 1851 le sulfureux « Bal des Nègres » – un établissement dont la réputation n'était manifestement pas à vanter – vit s'ériger, en un acte de rédemption urbaine, la chapelle Saint-André-d'Antin, laquelle disparut elle aussi en 1870. Une sorte de palimpseste architectural et social, où les strates du divertissement et du sacré se superposent et s'effacent. Mais l'anecdote la plus éloquente, et sans doute la plus croustillante, concerne le numéro 31. Là se tenait une maison close de renom, dont la particularité réside moins dans son existence même que dans son origine et sa décoration. Théophile Bader, cofondateur des Galeries Lafayette, est réputé l'avoir installée dans le but d'offrir à ses employés un exutoire, les dissuadant ainsi d'importuner ses vendeuses – une forme de paternalisme d'entreprise pour le moins singulière. Cette adresse fut même ornée, vers 1930, de fresques par le peintre Henri Mahé, dépeignant une *Histoire amoureuse*, dont Charles Étienne, dans son roman *Nuits d'altesse*, offre une description suggestive. Une touche d'art érotique dans un lieu de commerce charnel, loin des canons académiques, qui confère à cette voie privée une inattendue dimension culturelle. La Cité d'Antin, loin des fulgurances haussmanniennes ou des élans art déco, représente un microcosme parisien où se côtoient l'histoire tragique d'un hôtel particulier, les vicissitudes des mœurs sociales, les compromis commerciaux, et même une discrète apparition cinématographique dans *Peur sur la ville*. Elle n'est pas un monument que l'on admire pour sa plastique, mais un témoignage éloquent de la sédimentation des usages et des vies qui sculptent, imperceptiblement, la grande cité.