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Hôtel d'Étancourt

Hôtel d'Étancourt

97, 99 rue d'Amiens, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

L'épineux concept de la préservation architecturale trouve parfois des expressions singulières, comme en témoigne le destin de l'Hôtel d'Étancourt à Rouen. Non content d'être un fragment de l'histoire urbaine, cet hôtel particulier subit la postérité d'un déplacement, d'une sorte de greffe, qui interroge la substance même du monument. Initialement érigé au cœur de la ville, au 73 rue du Gros-Horloge, cet édifice incarnait la discrète opulence d'une certaine bourgeoisie rouennaise, cherchant à conjuguer prestige et intimité. Ces demeures, souvent articulées autour d'une cour intérieure, proposaient une façade urbaine plus contenue et une architecture plus expressive sur leur partie arrière ou sur ladite cour. L'hôtel d'Étancourt n'échappait probablement pas à cette règle non écrite, ses façades sur cour ayant d'ailleurs été distinguées par une inscription aux Monuments Historiques en 1933, attestant d'une valeur patrimoniale reconnue bien avant les grands bouleversements du siècle. Or, l'impératif moderne ou la fatalité des destructions urbaines, notamment celles liées aux conflits mondiaux ou aux réaménagements d'après-guerre, conduisit en 1966 à une décision radicale. Une de ses façades fut ainsi reconstruite au 97, 99 rue d'Amiens, un acte de translation architecturale d'une sobriété clinique et quelque peu déroutante. Cette opération soulève la question fondamentale de l'authenticité et de l'intégrité spatiale d'une œuvre architecturale. S'agit-il encore du même bâtiment, ou d'une relique habilement recomposée, privée de son contexte originel, de ses vues, de son rapport au sol et à l'environnement sonore et visuel qui firent sa raison d'être ? On imagine l'ordonnancement classique qui caractérisait ces hôtels, où la pierre de taille alternait peut-être avec un appareillage de brique ou des colombages apparents, typiques de l'architecture rouennaise. Les percements réguliers, les encadrements de fenêtres moulurés, peut-être des allèges travaillées ou des frontons discrets, auraient contribué à un ensemble harmonieux et proportionné. L'hôtel d'Étancourt, avant son démembrement, offrait sans doute l'équilibre des volumes et la qualité des matériaux propres à ces constructions où la fonction et le statut dictaient une certaine retenue dans le décorum. Cette pratique de déconstruction et de réassemblage n'était pas isolée dans le paysage français de l'après-guerre, confronté à l'urgence de la reconstruction et à la volonté de sauvegarder des éléments jugés essentiels, quitte à les désolidariser de leur ensemble d'origine. On raconte d'ailleurs, pour des projets similaires à l'époque, les débats parfois houleux entre les tenants d'une reconstruction à l'identique sur site et ceux prônant une muséification urbaine, où les façades devenaient des paravents historiques, des décors sans profondeur. Le cas d'Étancourt est un témoignage silencieux de ces compromis nécessaires mais parfois douloureux. Aujourd'hui, au 97, 99 rue d'Amiens, le visiteur attentif peut contempler cette façade rescapée, devenue un objet d'étude plus qu'un lieu de vie dans son acception première. Elle est un fragment éloquent, non seulement d'une architecture passée, mais surtout d'une époque où l'on tentait de concilier la pérennité du passé avec les contraintes d'une ville en mutation rapide. L'Hôtel d'Étancourt, ou du moins ce qu'il en reste de visible, demeure une leçon d'humilité face aux caprices du temps et aux décisions humaines, une façade sans son corps, un souvenir sans son ancrage.